Saltimbanques, par Marie Desplechin et Emmanuelle Houdart

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Lecteurs, devenez spectateurs et entrez sous ce chapiteau. Prenez place pour assister à cet univers circassien, et découvrir les étranges personnages qui remplissent la scène…

sans-titre-2Voici le lecteur sur le fil. Celui du funambule qui éblouit et fait frémir. Il y a de la fascination et de l’effroi dans les somptueux portraits d’Emmanuelle Houdart. Fascination pour la brodeuse qui magnifie l’étoffe. Fascination aussi pour le récit composé par Marie Desplechin qui n’en finit plus de surprendre, disposant comme par mégarde les indices d’une fresque d’ensemble là où le naïf a cru ne parcourir qu’une galerie. Le numéro de duettistes des deux dames est sans fausse note, d’une harmonie consommée…
Le charme double de l’image et du texte, comme dans les plus fines partitions de musique de chambre, donne la sensation d’une intimité vraie. Et c’est une autre gageure de privilégier le sensible dans un monde où le spectaculaire camoufle souvent la dureté du quotidien !

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Saltimbanques, c’est un recueil nous faisant le portrait de onze personnages tous liés les uns les autres, intervenant de temps à autre dans les histoires d’un de leur compagnon. C’est une famille que l’on rejoint peu à peu, découvrant des personnalités tous plus surprenantes les unes que les autres.

Pour accompagner ces récits, un dessin les représentant se tient sur la page de gauche, dans un graphisme assez particulier mais qui correspond parfaitement à l’univers dans lequel on plonge. L’écriture ne m’a pas particulièrement marqué, disons que voilà, ça se lit largement, que des fois il y a des marques poétiques, mais que la narration n’est pas la plus merveilleuse du monde. Le gros bémol de ce livre est qu’il y a beaucoup de feuilles blanches, ce qui donne un aspect pas terminé au bouquin.  Outre cela, si vous voulez une lecture sans prise de tête, histoire de vous faire voyager un peu, n’hésitez pas plus que ça. Une petite rencontre avec chaque personnage, ça vous tente ?

Consolacion et Esperanza

Les soeurs siamoises sont les premiers personnages que l’on rencontre. Autant dire que cette histoire m’a donné l’impression que leur présence dans le cirque n’était que forcée. Leur mère était certes contorsionniste, elles deux ne semblent être là qu’à cause de leur condition de soeurs siamoises. Des êtres trop différents qui ne seraient pas acceptés au coeur de la société, parce que la vie ne leur serait pas facile, car elles seraient pointées du doigt, moquées, jugées. Alors le seul lieu où elles peuvent s’épanouir gaiement, c’est au cirque, là où les spectateurs viennent voir le « différent » (comme il est dit dans la toute dernière nouvelle.) Elles n’ont pas tellement d’attache dans ce monde-ci : elles ne montent sur scène que lors des entractes, et durant le deuxième elles passent dans le public récupérer de l’argent servant soi-disant à payer leur scolarité. Je ne vous dirais pas le réel emploi de cet argent bien qu’il soit évident, mais voilà, elles n’ont pas de numéro et une fois adultes, toutes deux quittent le cirque pour s’établir dans d’autres professions. Bien que siamoises, ces deux jumelles sont diamétralement opposées : Consolacion représente le bien, la douceur, tenant de sa mère tandis qu’Esperanza incarne le mal, héritage de son père. C’est assez plaisant de voir qu’elles gardent leur caractère dans leur vie future, elles sont fidèles à elles-même.
La vie sous chapiteau n’est donc pas assez exploitée, mais cela renforce justement ce détachement, cette présence non volontaire dans ce milieu.

Pavel

Le musicien mythomane qui désespère son entourage par ses mensonges. Un personnage très mystérieux puisque personne ne sait la vérité à son sujet, il ne peut s’empêcher de l’exagérer, et de toujours inventer des histoires farfelues. Ses balivernes lui valent la perte de sa femme : il se retrouve seul et personne ne veut dorénavant s’occuper de lui, pas même son ancien partenaire de numéro. Sa nouvelle nourrice est un oiseau Ururu, croisé entre une mésange et un poisson volant, de quoi pour le lecteur d’entrer dans l’univers délirant et magique qu’est le cirque. Cet oiseau obtient rapidement une influence sur Pavel qui explique sa véritable condition : la vraie raison du pourquoi il n’a ni bras ni jambes. Nous avons là un duo très particulier qui pourtant, s’est très bien trouvé. Ces personnages font la paire. Cette relation les amènera à travailler ensemble, l’oiseau chantant tandis que Pavel joue de la trompette ; tout deux touchent le public et le font sangloter à chaque représentation. Tout deux connaissent un bel avenir et se voient quitter le cirque pour de nouvelles aventures, et la fin est alors touchante. Tout le personnel du chapiteau ne reste pas de marbre et bien que Pavel exaspérait tout le monde par ses mensonges, il restait l’un des leurs. Ils ne peuvent s’empêcher d’être tristes à son départ, et de peut-être regretter de ne pas avoir été plus proches de lui.

Gerda

Une très belle histoire qui change des stéréotypes accordés aux femmes à barbe. Pour une fois, nous n’avons pas là l’image de la bête de foire. Non, Gerda entre dans l’univers circassien par amour, étant tombée éperdument amoureuse du dresseur de chevaux, sentiment tout à fait réciproque. Alors que de nombreuses caricatures sont faites sur les femmes à barbe, nous avons ici une regard tout  fait nouveau et très agréable. L’idée de base est très vaguement évoquée chez l’enfant, chez qui cette barbe « amuse et effraie », mais le regard adulte est clairement différent. Alors qu’habituellement une femme à barbe suscite chez la majorité dégoût, horreur ou moquerie, ici Gerda est sublimée par cette pilosité. Il est dit que sans cette barbe, elle ne serait qu’une belle jeune femme, alors qu’avec, tout le monde s’éprend d’elle, elle est source de fascination. Il y a même un petit passage dans cette nouvelle où une sorte d’éloge est faite envers cette barbe, comme quoi chez Gerda c’est une insigne à sa beauté. Elle n’a pas grand rôle dans le cirque, ce qui permet justement de casser cette image souvent attribuée de bête de foire, et concorde avec son passé puisqu’elle était princesse.

Alex

Tout d’abord, son illustration est celle de la couverture, et comment dire qu’elle est tout à fait sublime ?  Celle-ci représente parfaitement le personnage, et elle est pleine de poésie tout comme la nouvelle qui le concerne. Cette histoire est très agréable à lire et tout douce, bien qu’un passé pas forcément facile. Le classique message de ne pas juger sur les apparences nous est transmis, puisque bien que tout en muscle, Aleksander possède un coeur tendre. Il rêve d’amour, notamment à travers ses livres puisqu’il s’agit d’un grand lecteur. Une version masculine de cette chère Madame Bovary ? L’image du colosse au cirque est déconstruite puisque habituellement il exerce une prestation où est mise en avant toute sa force, principalement de la performance. Or, Alex dévoile sa force avec humour et termine son numéro avec un jonglage empreint de poésie, renvoyant éternellement à son amour impossible. Une belle histoire que l’on prend plaisir à découvrir, et de laquelle je retiens deux citations :

« Je ne peux pas m’ôter l’idée que c’est parce qu’il était si grand qu’Alex se consumait d’amour pour une femme si petite  » ; « Après tout, qu’est-ce qu’on sait des sentiments des gens ? »

Odette

Une nouvelle franchement pas exceptionnelle selon moi. Odette, c’est la voyante très mystérieuse du cirque qui suscite la peur. Elle tient cette image clichée de la voyante escroc, cependant ce stéréotype s’adoucit peu à peu et son escroquerie devient au final des paroles réconfortantes pour autrui. L’aide dont on a secrètement besoin, les paroles que l’on rêve d’entendre, qui nous aide à aller mieux. Cette image s’efface surtout lorsque ses paroles viennent au secours d’un enfant, Arsène, qui se perd dans sa propre solitude et le manques d’attention dont il souffre. Ces mots lui mettent du baume au coeur et le motivent à ne plus être un délinquant, il trouve la force de reprendre son courage en main. Sans prendre le rôle de thérapeute, disons juste qu’elle sait dire les mots dont les autres ont besoin, et bien que ce soit quelque chose de bien, cela ne rend pas la nouvelle extraordinaire et semble terne au milieu de tout cet extraordinaire qui nourrit le cirque.

Fatiha

Cette nouvelle m’a assez frustrée parce qu’elle est censée parler principalement de Fatiha, or j’ai trouvé qu’elle parlait tout autant de son mari le lanceur de couteau que d’Alex, l’amoureux éconduit.Ce fut donc agréable à lire, mais sans plus. Pas de quoi casser trois pattes à un canard, si vous voulez mon avis. On y découvre la jalousie de son mari, ce qui fait qu’elle mène presque une vie de recluse et que les seuls moments où le personnel du cirque la voit sortir, c’est lorsqu’elle se rend au chapiteau pour prendre son rôle d’assistante du lanceur de couteaux. Elle n’a pas l’air malheureuse dans ce type de vie, mais disons qu’on en sait strictement rien. Il ne nous est pas dit si elle souffre de la jalousie de son époux, ce qu’elle ressent vis à vis de cela. On ne parle pas non plus de la facilité qu’elle a à esquiver les couteaux, outre en disant que cela est simple grâce à sa petite taille. On pourrait supposer qu’elle en joue justement, qu’elle s’amuse et qu’elle grimpe aux couteaux, qu’elle en fait un parcours du combattant, pourquoi pas ! Mais non, rien d’imaginatif, rien d’approfondi. Au final, cette nouvelle m’a semblé une excuse pour insérer un triangle amoureux et surtout en savoir plus sur l’amour d’Alex. J’admets que j’aime beaucoup ce personnage dont j’ai parlé un peu plus haut, mais cette histoire était censée traiter principalement la vie de Fatiha. Au passage, ni vu ni connu, une petite éloge est faite de la lecture, qui est dite être la « clé magique qui ouvre la porte des savoirs et des rêves. »

Juvenal de Mascarenhas

On nourrit assez souvent cette image du cirque pauvre, comme étant l’univers des gens du voyage, etc. Ici, pour changer un peu de e cliché, un monsieur très élégant, à la limite du gracieux fait partie du monde circassien et y tient un numéro de dompteur de chat. Un homme jugé snob, qui n’est donc pas aimé par les gens de la campagne, élève des siamois afin de leur apprendre à danser des menuets – oui, pour rajouter au snobisme voyez-vous. Sauf que, patatra, étant méprisé au possible, le petit Arsène ( dans l’histoire d’Odette, vous le replacez ? Le délinquant qui prendra son avenir en main, mais pas tout de suite hein. ) ne trouve rien de mieux que de défoncer la porte de la caravane de Juvenal et de faire fuir ses chats. C’est au milieu de son désespoir qu’une idée innovante germe : il deviendra… dompteur de mouches ! Bien que ce semble risible, cela lui vaudra le respect des villageois car il leur permet de ses débarrasser des mouches, ces animaux que personnes n’aiment particulièrement et qui, principalement, gênent. Cette nouvelle est assez drôle et surprenante, d’une manière différente des autres récits qui le sont principalement par leur personnage, mais ici il s’agit seulement du numéro. Et au final, avoir ce snob membre du cirque est très plaisant et déconstruit nos préjugés, comme quoi il n’y a pas de classe sociale pour être dans cet univers.

Chantal Ruyder

Là, nous avons une histoire très intéressante, avec le nouveau visage d’une escroc. Odette, à côté, ce n’est rien, croyez-moi. Chantal, elle ne vit que pour le spectacle, elle fait tout pour que son numéro soit le meilleur, celui qui en met plein la vue. Au début, elle tient un numéro de ventriloquie normal, quoi que fort techniquement, puisqu’elle chante en duo avec sa poupée. Mais à la fin de sa prestation, elle ouvre sa redingote et apparaisse deux jambes inertes – comme si être ventriloque ne suffisait pas, elle veut faire croire qu’elle est une femme araignée. Elle veut être source de fascination et ne s’arrête pas là. je ne veux pas trop vous spolier, mais pour aller dans la ventriloquie humoristique, elle va jusqu’à manipuler pour arriver à ses fins. Chantal se dévoile comme un personnage détestable qui soutire ce qu’elle veut des autres pour atteindre son but, et rejette ces personnes lorsqu’elles ne lui sont plus utiles. Disons qu’elle prend un peu le rôle de la méchante du cirque et rompt un peu cette image de « grand famille parfaite » qu’est le cirque.

John Smith

Jack Big HeadAlias Jack Big Head, ou encore : mon histoire préférée. Je trouve qu’il s’agit de celle qui rassemble le plus de poésie. Nous avons un homme qui semble au tout début voué à rien, puisque cela semble être de famille. Cependant, durant son enfance, il escalade les arbres tel un singe, et apprivoise une chouette qui deviendra sa grande compagne. Le début d’une longue amitié. Tout deux remarqués car fusionnels, ils sont voué à un music-hall à Londres. Durant le trajet, la chouette s’enfuit, ce qui consiste en un énorme coup de frayeur pour John qui se lance à sa poursuite et débarque au niveau d’un cirque, celui du recueil de nouvelles. Ni une ni deux, il est intégré en tant que trapéziste, avec une agilité remarquable malgré son énorme tête que son petit corps soutient.
Nous est narrée une est très belle relation, un merveilleux rapport homme/animal qui les destine à une amitié très complémentaire, tellement que cette chouette éprouvera de la jalousie lorsque son propriétaire tombera amoureux de Sally. Une histoire drôle, qui a un très bon effet feel good.

Sally

Ou la nouvelle qui m’a le plus semblé être une excuse au narrateur. Ce que j’entends par là, c’est que sa description n’est pas tellement là pour faire son portrait, mais parce qu’elle a eu un rôle dans la vie du narrateur. On apprend qu’elle tient un numéro assez sympatoche, mais pas extraordinaire non plus, qui consiste à être convivial : elle conclue les spectacles du cirque par une sorte de karaoké, avec son rat qu’elle a dressé pour danser. Rien de bien folichon. Mais le narrateur parle d’elle principalement en tant qu’artiste couturière, puisqu’elle réalise les costumes des membres du chapiteau, mais surtout, qu’elle a réalisé la robe de mariée de la femme du narrateur. C’est assez sympa à découvrir puisque la robe est élégante et sensuelle, elle suscite énormément l’imagination. De ce que l’on découvre de sa personnalité, je peux dire que Sally est intéressante et que son caractère me plaît plutôt bien. Femme à une jambe (enfin, deux jambes collées ensemble), le directeur lui propose lors de son entrée au cirque de tenir un numéro de sirène. Sauf qu’elle refuse clairement cette offre puisqu’elle ne veut pas être un mensonge, et montre qu’elle n’est pas là pour en mettre plein la vue, comme d’autres personne.

Adrien Soie

Sans trop de surprise, à la fin de tout ces portraits, nous avons celui du narrateur-même. Elle reste dans l’esprit de l’ensemble du recueil, c’est-à-dire que ce n’est pas un personnage mirobolant, mais ça reste sympa à découvrir. J’ai bien aimé suivre cette aventure à ses côtés puisqu’elle est conviviale, qu’on a l’impression de prendre en quelque sorte son rôle. Au début, j’ai eu la sensation d’être une simple spectatrice du cirque, tout comme lui, et au fur et à mesure qu’il nous fait découvrir ces drôles de personnalités, c’est comme si je m’intégrais peu à peu à cet univers… Ce qui devait être l’effet voulu de ce livre, et qui du coup est bien rendu. Des liens se créaient donc aussi bien pour Adrien que pour nous – même si c’est assez étrange à dire, haha.

Et vous alors, l’univers du cirque vous séduit-il ? Au vue des résumés, quel personnage vous intrigue le plus ?

Bien à vous,
La Récolteuse. 

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8 réflexions sur “Saltimbanques, par Marie Desplechin et Emmanuelle Houdart

  1. Wow, je suis une amoureuse du cirque et le moins qu’on puisse dire c’est que ton article m’a mis l’eau à la bouche ! Je suis très intriguée par les personnages de Gerda et d’Alex, je sens que je vais craquer et me pencher un peu plus sur cette oeuvre !

    Aimé par 1 personne

  2. Hey ! Merci d’avoir pris le temps de nous présenter ce livre. Je ne peux pas m’empêcher de penser au « Cirque des Rêves » de Morgenstern avec tous ses personnages hauts en couleurs. Je suis particulièrement intéressée par Pavel.
    Tu donnes nous donne envie de lire toutes ces nouvelles 🙂

    Aimé par 1 personne

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