Annabel, de Kahtleen Winter.

IMG_20170316_152533Voulant me rendre à la borne d’emprunt de la bibliothèque pour partir avec quelques ouvrages, mon regard s’est arrêté sur une des étagères sur laquelle trônait ce bouquin. Interpellée par la couverture avec ce jeune homme qui nous regarde, le titre fait résonance avec son visage, avec ce côté androgyne. Et ensuite née l’envie subite de feuilleter le livre, de plonger dans l’histoire, juste grâce à quelques mots sur la quatrième de couverture, et un visage qui reste, même une fois que les paupières sont fermées.

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1968, un bourg côtier du Labrador au Canada. Un enfant naît, ni garçon ni fille. Intersexué. Ils sont trois à partager ce secret : les parents et une voisine de confiance. On décide de faire opérer l’enfant ; ce sera Wayne – le choix du père. Mais dans l’eau trouble de l’adolescence, son moi caché, cette Annabel qui l’accompagne comme une ombre, réapparaît. Et avec elle, la vérité. Un magnifique roman sur la différence et l’identité, porté par une langue poétique où vibrent intimement la Nature et les êtres.

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Rien qu’au lieu de l’histoire, vous l’aurez sans doute compris, mais vous avez là un roman issu de la littérature canadienne. Je crois que je n’avais lu qu’un roman se situant au Canada, Il suffit d’y croire de Laurence Ink (d’une auteure française ayant vécue 15 ans là-bas.), et j’ai retrouvé dans Annabel quelque chose qui m’avait subjuguée dans le roman de Ink, qui m’avait transporté : l’importance de la nature. Le rapport à la faune et à la flore est très agréable, c’est une bouffée d’air, c’est un ailleurs, le roman vous transporte vraiment dans cette contrée du Labrador, le décor se tisse seul dans notre imaginaire. Et ce n’est as de trop, parce que le décor nous délivre vraiment, et oxygène un peu le thème du livre qui n’est simple, et qui bien que non dramatique, peut être durement traité par moment. On sent bien la force libératrice de la nature, que ce soit de notre côté ou de ceux des personnages, comme par exemple Treadway, le père de Wayne.

Les descriptions sont certes nombreuses, elles ne m’ont personnellement pas gênées, elles n’étaient pas lourdes et je les ai lu très facilement grâce à la plume de Kathleen Winter. La traduction est très bonne, homogène, et c’est un régal de pouvoir lire cet écrit. J’ai vraiment apprécié chaque mot, les trouvant d’une grande beauté et d’une justesse folle. Ce qui m’a le plus séduit dans cette écriture, c’est probablement cette capacité de dire, et de ne porter aucuns jugements. L’auteure évoque les faits, nous les racontent, et ne penche pas d’un côté ou de l’autre. Elle reste très objective, peut-être trop pour certains, puisqu’il faut admettre que la dimension psychologique des personnages n’est pas vraiment présentes. Elle reste, si je puis dire, en surface. Il s’agit de ce qui nous est donné de voir, des choses auxquelles on assisterait si on côtoyait les personnages. Alors oui il y a des réflexions et des questionnements intérieurs que mènent les protagonistes, mais c’est vrai que les sentiments restent leurs et ne deviennent pas tellement nôtres. Ca peut frustrer, je l’admets, j’ai notamment lu une chronique négative sur ce roman puisque la lectrice ne s’était pas sentie intime avec les personnages. Mais j’ai aimé ce détachement, ce fait de simplement nous apporter l’histoire et à notre guise de nous attacher ou non, il n’y a rien qui nous en empêche et rien qui nous incite pour. Kathleen Winter expose son sujet, parle de l’hermaphrodisme, et des effets que cela peut avoir dans une vie.

Je n’appellerais pas ça une maladie. J’appellerais ça une différence. Une différence signifie une tout autre manière d’être. Ca pourrait être fantastique. Ca pourrait être d’une incroyable beauté si les gens n’avaient pas si peur. 

C’est le premier roman que j’ai la chance de lire sur l’intersexuation, et j’ai été surprise. Cela aurait vite pu tendre au dramatique, mais non, c’est un mélange de tendresse, d’humanité, et de méchanceté, de monstruosité. Pour une point de vue assez manichéen, on a d’un côté ceux qui acceptent, et ceux qui le refusent catégoriquement. On a un beau message sur la capacité à accepter la différence, à regarder les autres sans porter de jugement justement, à accepter les individus tels qu’ils sont et non tels que l’on voudrait qu’ils soient. Et on peut se poser la question du point de vue des parents : doivent-il avoir des attentes pour leurs enfants, ou accepter tout ce qu’ils font ? Treadway, le père, représente bien cela. Il se fait une image du fils qu’il voudrait avoir, il souhaite le maintenir en quelques sortes dans un carcan, maintenir l’homme du Labrador au final, et refuse a part efféminée de son fils qui ressort sans crier gare. Mais il ne se limite pas à ce qu’il souhaite pour son fils, il évolue, et apprend peu à peu, parfois difficilement, à accepter la personne qu’est son fils — et en même temps, sa fille. Mais l a vie n’étant pas toute rose, il y a des gens butés, qui n’acceptent pas et tristement, n’évoluent pas. Kathleen Winter nous atteste donc de l’atrocité dont peut faire preuve certains humains, leur tendance à la monstruosité, et leur bestialité dans ce genre de cas de figure. Mais ici se pose une question, que l’on retrouve chez Wayne : que doit-on éprouver pour ce genre de personnes ? Un dégoût intense avec une colère noire ? Ou bien doit-on apprendre, là aussi, à accepter ce que l’on a vécu, et à aller de l’avant, ne pas s’arrêter à ce genre de sentiments qui nous rongent ? Doit-on se détester pour ce que l’on a vécu, éprouver alors un dégoût envers nous-même, ou aimer qui l’on est malgré les difficultés vécues ? Bien évidemment que l’on veut répondre, et qu’au fond de nous, on sait qu’il faut garder tête haute, et garder à l’esprit qu’il y aura toujours des personnes négatives face à nous. Mais une fois ce genre de choses vécues, comment se positionner ? Que penser dans la douleur ?

L’humanité prône majoritairement, et le récit nous offre de très belles relations, notamment un triangle de personnages. Le relations Wayne/Thomasina, Wayne/Wally, et Wally/Thomasina sont vraiment magnifiques. Disons que les trois personnalités se rejoignent dans leur manière de penser, et dans leurs souffrances aussi. Wayne vit assez mal sa confusion face à son identité une fois qu’on l’en a informé ; Thomasina, meilleure amie de la mère de Wayne, a perdu son mari et sa fille Annabel, qui vaudra le nom féminin du personnage principal, et Wally, meilleure amie du protagoniste, vit du chant mais subit un accident qui l’empêche de chanter. J’aurais pu parcourir ces presque 500 pages avec seulement ces trois personnages tant je les aimé, tant j’ai aimé les échanges qu’ils ont pu avoir, ce qu’ils se sont permis les uns les autres, ce qu’ils se sont apportés. Mais tout n’est pas axé sur les autres et il y a de fortes part de solitude, et cela n’est pas toujours négatif. D’ailleurs, j’ai trouvé qu’on avait quelque chose qui décomplexait ce qu’on octroie habituellement au mot « solitude », on a tendance à y voir du péjoratif, et ici il y a du mitigé : oui cela peut nous faire du mal, mais aussi nous apporter beaucoup parce que certains êtres humains ont besoin de se retrouver seuls par moments.

Qu’est-ce qui, dans son image corporelle, correspond à ce qu’il est et qu’est-ce qui n’est qu’une construction à laquelle il en est venu à croire ? 

Le roman pose donc la différence, en prenant le thème LGBT(Q+), ou encore MOGII, terme que j’ai découvert il y a peu, et qui est une qualification des « orientations marginalisée, de l’identité du genre et intersexué. », un terme dans lequel toutes les « minorités » sont inclues ! La question du genre se pose bien évidemment, avec la réflexion de ce que c’est d’être un homme ou une femme, s’agit-il seulement d’identifications physiques grâce à des organes ou bien s’agit-il d’une identification mentale, de la manière dont on se sent ? Qu’est-ce qui définit réellement notre genre, des rayons dans des magasins, des pancartes pour distinguer les toilettes des hommes et des femmes ? Les vêtements sont-ils propres à un genre ? Est-ce que la société nous force à nous conformer dans un genre, au final ? Dans ce roman, le protagoniste cherche son identité, se trouve et se perd sans cesse. Il veut être Wayne, et veut aussi être Annabel. Il est confronté à lui-même, souhaite se montrer dans son intégralité, s’accepter et vivre avec tout lui-même, mais être Wayne tue sa part féminine, et être Annabel tue son autre lui. Naturellement suit la question de la sexualité, qui peut se voir interrompue par cette quête identitaire. Oui il y a des références à la sexualité, oui le mot « orgasme » doit être écrit une ou deux fois max, mais très honnêtement, son rapport tant presque vers l’asexualité. Il y avait peu, voire vraiment quasiment pas, de désir sexuel, son désir était plus propre à l’intellect, le tout saupoudré d’une curiosité du corps. Le point de vue est vraiment intéressant, et ce rapport m’a tellement plu ! Si par ailleurs vous avez des romans traitant de l’asexualité, je suis tout à fait preneuse !

Il y a un lotus à l’intérieur de chaque personne, et une autre personne peut en partager l’aura, la fragrance même si ces deux personnes n’ont aucun contact physique. 

Annabel est donc un magnifique livre sur l’acceptation, sur l’humanité avec ses défauts et ses qualités, et de manière globale, sur la différence. Ce roman, c’est un ensemble de pages que j’ai savouré peu à peu, sans aller trop vite de peur de le terminer bien trop tôt, afin d’en faire une part de mon quotidien. J’ai aimé découvrir Wayne, le suivre avec intention, découvrir et apprendre grâce à lui. Et c’est le genre de personnage, tout comme Wally et Thomasina, que j’aimerais rencontré dans ma vie grâce à leur mentalité ouverte, pour le courage dont ils sont dotés. Je ne vous apprends rien en disant clairement que ce fut un coup de coeur, un petit bijou, que je ne peux que vous le recommander tant l’ensemble de ce récit est beau et émouvant à lire.

Challenge : Les Irréguliers de Baker Street ∴ L’homme à la lèvre tordue. 

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15 réflexions sur “Annabel, de Kahtleen Winter.

    • Tu sais faire des commentaires qui me touchent à chaque fois dis donc ! Merci beaucoup pour ton avis, ma mission est accomplie si j’ai réussis à transmettre ce que j’ai ressenti face à ce livre. ^^

      J'aime

  1. J’apprécie beaucoup ta chronique et l’exploration que tu fais de ce roman. Bon, malheureusement, j’ai lu Annabel il y a quelques années et je ne l’ai pas du tout apprécié : j’ai trouvé que Kathleen Winter n’était pas à la hauteur de ses promesses, qu’il manquait un réel travail d’introspection sur le personnage principal (qui à mes yeux est resté fade) pour pouvoir pleinement me convaincre de sa souffrance. Comme si l’auteure en annonçait trop, pour se rétracter ensuite…

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    • Merci beaucoup pour ton commentaire !
      Je pense comprendre ton ressenti oui, c’est vrai que ça peut bloquer parce que c’est assez frustrant. Personnellement, j’ai trouvé justement un détachement, un manque d’introspection, mais bizarrement j’ai su l’apprécier parce que ça empêcher d’éprouver une pitié envers le personnage. Puis je l’ai vu comme simplement relater des faits, sans trop aller dans le personnel, et peut-être aussi que l’auteure avait peur d’une certaine maladresse en s’intéressant trop à l’intérieur du personnage, puisqu’elle ne sait sans doute pas ce qu’un hermaphrodite peut ressentir. Mais voilà, en tout cas je comprends ton ressenti.

      Aimé par 1 personne

  2. J’ai lu ce livre il y a maintenant quelques années et lors d’un tri de ma biblio, je l’ai mis dans un sac pour le donner… je ne me souviens plus de ce qui m’avait poussé à le retirer de mes étagères!
    Je crois que comme le dit Lola, il manquait un peu d’introspection…
    Et puis surtout, j’avais en tête le magnifique livre « Middlesex » de Jeffrey Eugenides qui évoque lui aussi l’asexualité.

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    • C’est un chouette geste d’avoir donné à ta biblio ! C’est vraiment agréable d’avoir des retours différents sur ce roman. C’est vrai que l’introspection n’est pas vraiment là, c’est quitte ou double. Mais comme j’ai répondu à Lola, ça m’a justement permis de ne pas prendre le personnage en pitié, puis j’ai bien aimé ce détachement mais voilà, ça dépend des goûts de chacun. ^^
      Génial, merci pour le titre ! Je le note de suite, je me pencherais dessus avec plaisir !

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  3. J’ai voulu lire ce livre pendant des mois et après, il a disparu des tables des libraires et je n’y ai plus pensé. Tu viens de raviver mon envie de le découvrir ! Ta chronique est très intéressante et très bien écrite !
    Je me le note tout de suite pour ne plus l’oublier.

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  4. Pingback: C’est le 1er, je balance tout ! # 4 – Avril 2017 | L'ourse bibliophile

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