Monsieur Origami, de Jean-Marc Ceci

IMG_20170413_142011

Lemon June a tellement bien parlé du roman de Jean-Marc Ceci lors de sa lecture en direct, et il faut admettre qu’elle m’avait donné l’envie irrépressible de le lire. Et par le plus grand des hasards, sans l’avoir cherché lors de passages en librairie, l’ayant juste gardé dans un petit coin de ma tête, j’ai repéré ce titre lors de mon tour du salon du livre de Limoges, lors de mes premiers repérages avant achat. La surprise fut totale, et ce fut avec plaisir que j’ai échangé quelques mots avec l’auteur (après avoir tergiversé en feuilletant son roman, j’étais totalement captivée par l’ouvrage, ça faisait presque peur haha.) L’auteur est d’ailleurs d’une grande gentillesse et sensibilité, et m’a souhaité la « richesse d’une rencontre et le dépli de soi » avec ce Monsieur Origami.

pixel77-free-vector-ornament-0926-270x200

À l’âge de vingt ans, le jeune Kurogiku tombe amoureux d’une femme qu’il n’a fait qu’entrevoir et quitte le Japon pour la retrouver. Arrivé en Toscane, il s’installe dans une ruine isolée où il mènera quarante ans durant une vie d’ermite, adonné à l’art du washi, papier artisanal japonais, dans lequel il plie des origamis. Un jour, Casparo, un jeune horloger, arrive chez Kurogiku, devenu Monsieur Origami. Il a le projet de fabriquer une montre complexe avec toutes les mesures du temps disponibles. Son arrivée bouscule l’apparente tranquillité de Monsieur Origami et le confronte à son passé. Les deux hommes sortiront transformés de cette rencontre. Ce roman, d’un dépouillement extrême, allie profondeur et légèreté, philosophie et silence. Il fait voir ce qui n’est pas montré, entendre ce qui n’est pas prononcé. D’une précision documentaire parfaite, il a l’intensité d’un conte, la beauté d’un origami.

Sans titre 1

Rendre compte de ce roman me semble quelque chose de très compliqué tant il s’agit d’une résonance personnelle. Je ne peux pas vraiment vous relater l’histoire, le résumé en dit déjà beaucoup, et je ne saurais non plus parler des personnages. Je pourrais dire, d’une certaine manière, qu’il n’y a pas de réel fil conducteur, qu’il ne se passe rien, mais pas dans le sens péjoratif du terme. Au contraire, il ne se passe rien de particulier, puisque le plus gros est quelque chose d’intérieur, et j’ai vu le tout comme un impact du passé. C’est-à-dire que, oui, le passé à un rôle important : on se retrouve auprès de maître Kurogiku qui a dorénavant la soixante, et on apprend des événements qui se sont passés durant sa vingtaine, telle que la raison de son départ en Toscane, ou encore des éléments faisant partie de la vie de son père qui lui sont en un sens relégués. Avec cela, Monsieur Origami montre la trace que laisse le passé sur nous, sur notre vie et notre personnalité, et permet de savoir si l’on parvient à s’en détacher, à se déplier, à se construire à partir de cela.

A quoi sert-il d’avoir si être nous manque. 

En parlant de se déplier, il y a une métaphore tout à fait sublime là-dessus. Ce qui peut sembler ahurissant, dans notre mode de vie occidental, c’est de se poser devant un papier, pendant une heure, et méditer ( « ne rien faire » au premier abord.) D’ailleurs, c’est ce qui arrive dans ce roman, entre maître Kurogiku qui s’assoit devant sa feuille et qui l’observe durant une heure, et Casparo, horloger, qui le surprend devant ce papier qui lui semble être chiffonné, sans comprendre son acte. Or, le papier n’est pas chiffonné, mais il s’agit d’un origami déplié, donc marqué par les traits. Et cette image l’a m’a tellement conquise : la feuille symbolisé à mes yeux nos vies, qui peuvent paraître vide, et qui peuvent aussi nous sembler absurde ; l’origami serait un peu ce qu’on est parvenu à donner, à l’instant T, à notre vie, quelque chose qu’on aurait réalisé ; les traits laissés par le pliage constituerait les choses vécues, un peu la significations qu’on pourrait donner aux lignes de nos mains ; et cet origami déplié, au final, je le vois comme étant une représentation de nous, tel que l’on est, avec tout ce qui nous constitue, ouvert aux rencontres et au partage. Et quand maître Kurogiku prend le temps pour observer cette feuille de washi, pour s’observer, c’est comme un travail d’introspection à mes yeux. Un effort pour se déployer, mais une difficulté constante dont il essaie de comprendre la cause.

Je vivais de projections, de rêves, de passés et de d’avenirs. Il était temps de vivre le présent de mon corps et du maintenant. 

Il y a moult thèmes ici que chacun perçoit ou non, et certains persistent pour tous je pense, comme avec le temps. Jean-Marc Ceci pose une grande réflexion dessus en ayant introduit son personnage Casparo, horloger, qui cherche à construire la montre la plus compliqué. Et on se rend bien compte que la réflexion est intense, puisque de ce projet, il en arrive au final à vouloir faire la montre la plus simple possible. Ce choix nous fait d’ailleurs réalisé que, en bon occidentaux ( bon ok, doit pas y avoir que les occidentaux dans le lot mais mine de rien il critique bien notre mode de vie le monsieur ), on a tendance a être obnubilé, que dis-je, obsédé par le temps. C’est une peur pour beaucoup, une préoccupation majeure, et à s’en rendre bien compte il s’agit plus seulement des jours qui défilent un peu trop vites mais de l’égrenage des secondes qui devient un véritable stress pour nos vies millimétrées.
Et au final, est-ce qu’on profite de quelque chose à toujours avec les yeux rivés sur l’heure ? Est-ce qu’on arrive à profiter du moment présent, ou est-ce qu’on en vient à se dire « il faut que je me dépêche à faire ça pour ensuite… » ? De même lorsqu’on est avec une personne, ou en train de faire quelque chose qui nous met du baume au coeur. Profitons-nous réellement ou est-ce qu’on en vient à se dire « il faut que je fasse attention à l’heure pour… » ? Cette réflexion est vraiment intéressante, et l’auteur nous met en face d’une réalité qu’on perd bien trop souvent de vue : ce qui importe le plus, dans le temps, ce sont seulement les jours et les années afin de ne pas perdre cette notion non plus et de ne pas devenir fou à ne plus savoir quand se situer (cf. réflexion que l’on peut porter dans En Attendant Godot par exemple), mais supprimer le superflu que sont les heures, les minutes, et tout le reste. Dans la continuité, on peut aller dans le thème d’une vie minimaliste, du moins c’est ce que j’en ai perçu.

Toute beauté a sa part d’ombre…

Monsieur Origami est aussi constitué d’une part historique est culturelle. Même si l’auteur ne tient sans doute pas à nous faire un petit guide culturel du Japon, il nous partage différents éléments important à ce pays comme le savoir du washi, l’importance et la signification des origami en allant même du côté de la légende, pour y mêler l’histoire avec la statue de Sadako Sasaki, ou encore un rappel à Hiroshima. Il nous fait aussi comprendre cette belle phrase mise en citation, que même les plus belles choses qui ont la meilleure intention, comme la paix et l’harmonie, peuvent malheureusement être utilisées pour des choses hideuses et dévastatrices, et on retrouver l’aspect de l’Homme qui détourne les choses de leur véritable nature.

Ce n’est pas du business, ça. C’est de l’amour. 

Autre thème extrêmement important et d’ailleurs lié au format de ce livre : le silence. Chose étrange de ne pas avoir commencé la chronique par là, d’ailleurs, parce que la constitution de ce roman est tout à fait atypique. Nous sommes sur des chapitres courts, parfois constitué de seulement quelques lignes. La mise en page est aérée, dégagée, le tout divisée en quatre parties. Comme le dit Lemon dans sa vidéo, le blanc laissé autour des chapitres dans la mise en page, avec parfois ces deux ou trois phrases qui constitue à elles seules des parties du roman, apparaît comme une représentation du silence. Ce mot est d’ailleurs souvent évoqué, et ce qui est drôle, c’est que je les ai laisser prendre une grande ampleur. J’ai laissé ces moments de silence, je les ai respecté et même, ils s’imposaient tout à fait naturellement, si le mot n’avait pas été là il y aurait tout de même eu un petit temps mort, allant parfois jusqu’à refermer le livre et le reprendre quelques temps plus tard. Tandis que ce roman peut se lire très vite, entre une demi-heure et une heure je pense, j’ai préféré – et puis encore une fois, cela s’est fait tout seul – l’étendre sur une journée, le découvrir à petite dose. Je n’avais pas, et ne me sentais pas de le lire tout d’un coup, parce que je n’en aurais pas profité.

Lire trop vite ce roman serait le perdre, peut-être même que j’aurais gâché ma lecture si je l’avais lu d’une traite. Ceci a créé une certaine lenteur qui n’était absolument pas désagréable, bien au contraire : Monsieur Origami m’a permet un véritable apaisement. Le moment de cette lecture était assez dur, je n’étais pas dans un état merveilleux, j’affrontais ce que je nomme mon maelström interne, et cette lecture est venue, sans crier gare, et à tout apaisée par la poésie de ces mots, par la beauté du récit, par cette générosité, un mot fort pour ce livre. Et pour ça, je lui en suis fichtrement reconnaissante.

Publicités

8 commentaires

    1. Et comme d’hab’, tes commentaires me font tout chaud dans mon petit coeur ! ♥
      Je te confirme que poétique, ça l’est ! C’est vraiment un très beau roman qui montre qu’il n’y a pas besoin d’un milliard de mots pour faire quelque chose de très complet !

      J'aime

  1. Tu vas être étonnée mais c’est ton article qui me donne envie de le lire ! Pour une fois, je ne partageais pas tellement l’enthousiasme de Lemon June dans sa vidéo. J’ai l’impression que tu fais mieux passer les émotions que l’auteur souhaite donner à travers son livre.

    Aimé par 1 personne

    1. Oh bah ça me fait vachement plaisir ça dit donc ! Mais en même temps ça me flanque la trouille, c’est une grosse pression si tu n’aimes pas. xD
      Disons que le format peut être très perturbant, donc malgré son enthousiasme ça peut bloquer.
      Ce que tu me dis là, c’est en un sens super adorable, mais en même temps, c’est pas très glorieux pour l’auteur hahaha. Je ne fais que partager mes émotions de toute manière, peut-être qu’il s’agissait du livre dont j’avais besoin à ce moment là : pas de paroles inutiles, juste le nécessaire, du silence et un peu de réflexion. Chacun peut y percevoir des choses différentes, je ne sais pas trop quel était le but de l’auteur. Mais, si tu viens à le lire, j’espère qu’il pourra t’évoquer quelque chose, qu’il pourra te parler et te plaire ! Par contre, essaie de le trouver en bibliothèque, le prix est vraiment abusé pour le contenu par contre.

      Aimé par 1 personne

      1. Je pense que tu as raison, ça dépend aussi sûrement de ton besoin de lectrice du moment… Ca doit être le genre de livres qui passe ou pas selon le moment où tu le lis. (et puis il ne faut pas avoir la pression comme ça 😛 )

        Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s