#2 – Jeudi, c’est poésie !

poésie

Nouveau numéro de ce rendez-vous créé par Nina se livre afin de décomplexer un peu le genre qu’est la poésie, de rappeler son accessibilité à tous, et de montrer nos différentes sensibilités ! Pour ce numéro, je vous propose un peu de prose, pour peut-être vous parler davantage qu’avec les rimes habituels en rimes. Et pour se faire, je vous présente Yves Bonnefoy, poète, critique d’art, et traducteur français, décédé en juillet 2016, peu de temps après que j’ai acheté son recueil Ensemble Encore dont est extrait le poème que je vous présente aujourd’hui.


La tâche du traducteur. 

Traduire? Le jeune traducteur plonge. Ce sont  là les mots qui conviennent puisqu’il restera toujours jeune et que cette page au dessous de lui, ce n’est que de l’eau, une eau close. Des soleils couvrent bien de menues étincelles presque gaies la houle légère de sa surface, mais l’abîme que l’on pressent au dessous est vert, un vert on ne peut plus sombre, bientôt du noir.

Il a plongé. Et autour de lui c’est d’un seul coup un peu de vague clarté en divers lieux de laquelle il perçoit ce qui lui semble des vies. Qu’est-ce que celle-ci devant lui ? Il nage dans cette direction, il regarde: c’est sphérique, c’est agité d’une vibration, une lumière pâle est dedans, est-ce une grande ampoule vieillie qui achève sa destinée au dessus d’une table chargée de livres? De fait, c’est un étudiant qui est assis là, le front sur ses cahiers, les bras autour de la tête. Il semble endormi. Et bien fermées les fenêtres de sa chambre mais l’eau du dehors bat furieusement contre leurs vitres. Quel silence!

Se déplacer, d’un mouvement souple des bras s’éloigner de cette méduse.

Et cette autre, un peu moins brillante? Mais c’est le même jeune homme! Il pousse des cris, se débat, tente de se libérer de deux sbires sinistres qui vont le maîtriser, c’est clair, l’emporter, où? Rosencrantz et Guildenstern, de toute évidence. Ainsi, à diverses distances, ces existences, ces feux. Peut-on les décider organiques, des méduses, disais-je, des poulpes, immobiles, un de leurs regards filtrant sous quelqu’une de leurs paupières, ou peut-être de beaux nuages, arrêtés dans ce ciel d’en bas avec d’incroyables couleurs ni du matin ni des soirs ? Peut-être ne sont-ce que des mots, que de la pensée? Rien d’autre que des amas d’images privées de sens mais que ni mémoire ni volonté ne dissipent? Nœuds de fumées qui font spirale dans l’eau maintenant bien plus bleue que verte, voûtes que le nageur ne voit plus quand, souplement, il descend, il cherche.

Mon enfant, où es-tu? Ne te cache pas!

Difficile, en effet, la traduction. On ne sait si on a le droit d’imaginer.

Et plonge encore, plonge plus avant, plus bas, plonge encore toujours plus bas, le traducteur. Plus rares et de moins en moins lumineuses se font ces vies de l’abîme, il ne sait si douées ou non de conscience. Polonius passe en courant, essoufflé, geignant, c’est trop pour ce gros homme, il va s’écrouler là-bas, où il aura le droit de se croire sur une plage de sable noir devant une aurore noyée de brumes.

Descendre, oui, par saccades. Du tout de ses yeux questionner l’immensité de la nuit. Que faire de ce mot, par exemple, dans cette phrase? Elle a un rythme, je la croyais de l’anglais et c’en est peut-être mais ce mot-là, non, ce n’est pas de l’anglais, il n’est d’aucune langue connue, d’aucune de ce monde. En ce vers de Shakespeare c’est le silence, à briller vaguement comme font les pierres. 

Descendre. Il faut maintenant des années avant qu’on n’aperçoive un de ces
êtres, si c’est bien là le mot pour le dire.

         
Le traducteur comprend qu’il n’accédera jamais au sol dont il a rêvé. Il s’avoue
que jamais, trouvant enfin sous son pied du sable clair, il ne se redressera, ses
yeux emplis de lumière. Qu’il eût été beau pourtant, et rassurant, bénéfique, de
toucher de ses mains la grande épave! Elle est là, brisée. Rien ne reste debout
des mats immenses. Des coffres de livres se sont ouverts, des feuillets restent-ils
à traîner encore alentour, non, même pas. Une phrase peinte à la proue serait
toutefois visible. On la ferait surgir de la nuit, au moyen de la torche électrique
que l’on a préservée pour ce grand moment, on pourrait rêver la traduire dans
quelque autre langue que ce parler d’ailleurs, de nulle part, qui est au profond
de chacun de nous.


Choisir un poème n’a pas été simple, tellement ce recueil est beau, et j’ai longtemps hésité entre celui-ci et Dans l’atelier du peintre (que je pense préférer de pas grand chose, j’aimerais tellement vous le rajouter à la suite tellement il est magnifique !) mais j’ai opté pour le traducteur pour ses belles métaphores, ses références littéraires, et parce qu’il rend divinement bien hommage aux mots. Il faut savoir que Yves Bonnefoy a beaucoup traduit Shakespeare comme le laisse entendre son poème. Ses mots peignent tout un univers, et je trouve étonnant la facilité que j’ai eu à visualiser la difficulté de la traduction, à voir tout ce cheminement pour atteindre le texte final. « Ses mots peignent », c’est sans doute pour ça que je préfère l’atelier du peintre, poème très visuel, très immersif, où l’on a l’impression d’être le protagoniste, d’évoluer dans son récit.
Sa prose est assez particulière puisque ses poèmes s’apparentent davantage à des nouvelles par leur taille, comme s’il mêlait quelque peu les genres, les confondant. Son recueil contient aussi des poèmes versifiés, ou une succession de phrases semblables à un dialogue n’étant pas forcément délimité. C’est vraiment très différent de ce qu’on assimile directement à la poésie, à savoir le plus souvent les poèmes rimés. Pour ceux qui ne sont pas coutumiers du genre ( et même ceux qui le sont, hein ! ), Yves Bonnefoy vous réconciliera peut-être avec, comme  il l’a fait pour moi en me montrant l’étendu des possibilités. Ensemble Encore rend hommage à l’art en explorant la littérature, le théâtre, la peinture ; allant du lumineux pour plonger dans la nuit et ses abîmes, la part obscure de l’être ; peignant mémoires et souvenirs, établissant une forme de quête identitaire par la confrontation d’être, ou de n’être pas.

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15 réflexions sur “#2 – Jeudi, c’est poésie !

  1. Malheureusement pour cette fois, je suis passée tout à fait à côté é_è
    Pourtant je me disais qu’un texte en prose me parlerai peut être plus, mais je suis pas rentrée dedans, les formulations ne m’ont pas plu et j’ai pas ressenti cette magie de la poésie :/
    Muhuhu, le poème de jeudi prochain me plaira peut être plus ? ^^

    Aimé par 1 personne

    • Ah flûte et zut. :c Ca je suis sûre, c’est le traumatisme de toutes les traductions que tu as du faire pendant tes études ! xD Après un poème ne définit jamais l’oeuvre entière de l’auteur donc essaies de regarder sur tumblr par exemple, y’a pleiiiins de poèmes d’Yves Bonnefoy ( souvent issus de son recueil les planches courbes je crois ) peut-être que ça te parlera plus !
      Disons que c’est très particulier ici, je pense que ce qui casse le côté poétique c’est vraiment la forme de nouvelle, on oublie vraiment le genre que c’est. Après, oui le type d’écriture joue beaucoup, ça passe ou ça casse malheureusement !
      J’espère bien ! Ca risque d’être du Rimbaud la semaine prochaine, donc on retourne dans la poésie classique. :’)

      Aimé par 1 personne

      • Hahaha tu rigoles mais c’est fort possible au vu de mes notes catastrophiques au dernier semestre xD
        Noon c’est sûr, je regarderai ça alors =)
        Ouii des fois ça passe, des fois non u__u
        Mais au moins j’aurais découvert un nouvel auteur, et rien que pour ça merci ♥
        Aaah hâte de voir ce que tu as choisiiii =D

        Aimé par 1 personne

      • J’aurais vraiment dû choisir Dans l’atelier du peintre, peut-être que ça t’aurais plus parlé alors. xD
        Moh c’est gentil, merci à toi surtout d’avoir pris le temps de le découvrir. ♥
        *stress parce qu’encore rien choisi, et que j’ai beau adorer Rimbaud j’ai pas ses livres et donc aucuns poèmes marqués et donc faut que je fouille de mémoire pour un que j’aime plus que les autres… stress stress stress*

        Aimé par 1 personne

  2. J’aime bien les essais d’Yves Bonnefoy mais j’avoue que je ne connaissais pas ses poèmes. Une très belle découverte, particulière et atypique, tout à fait à mon goût! Je vais mettre ce recueil sur ma liste 😉
    Merci! J’ai adoré ton article !

    Aimé par 1 personne

    • Je suis vraiment heureuse que ce poème te plaise alors, et qu’en plus il te fasse découvre l’auteur avec ses poèmes ! J’espère vraiment que le recueil te plaira. c:
      Merci beaucoup !

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  3. j’ai adoré ce texte !! cette chute du traducteur dans l’abîme des mots c’était parfait !! pourtant j’ai des souvenirs pas toujours heureux de Bonnefoy , je l’ai étudié en Terminale pour le BAC , c’était son recueil les planches courbes et il m’a fallu pas mal d’heures d’analyses pour commencer à l’aimer ! sa prose est beaucoup plus accessible je trouve !

    Aimé par 1 personne

    • Je suis super heureuse qu’il te plaise et que ça te réconcilie avec l’auteur alors ! J’ai pu lire quelques extraits des planches courbes, notamment sur tumblr, et c’est vrai qu’il y en a certains auxquels je n’avais riiiien compris, mais ça devait être intéressant de travailler dessus !

      J'aime

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