« J’ai un poème et une cicatrice, voilà pour mon armoire à souvenirs. »

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Vintage seamless pattern with hand-drawn feathers, de Vladimir Karpenyuk (de lui dont est tiré la couverture aux éditions Points )

Petite aparté en début d’article parce que la fin est toute travaillée [mouairf] ; n’ayant toujours pas internet, je ne peux vous répondre mais vous jure qu’un jour je le ferai ! Cet article est publié suite à une petite annonce ayant lieu en octobre, ce serait trop bête de vous gâcher cela donc pouf, un article qui n’était pas prévu de suite !


 

Il était temps ! Une bouche sans personne de Gilles Marchand a énormément fait parler lors de sa sortie et de son (ou ses divers prix) gagné(s). Comme à mon habitude il m’aura fallut laisser passer la tendance, attendre que son deuxième roman sorte, aller au salon du livre de Limoges, me tenir loin d’un stand pour esquiver mon prof d’histoire et le CPE des prépas ( pourquoifontilsdeslivrestoutdeux ) (et en prime j’ai pas réussit le mode ninja, on m’a mit le grappin dessus #fillepassociable), et me rendre compte par hasard que, oh! je suis juste à côté de la table où se trouve Gilles Marchand ! Que je connais les livres qui sont posés sur la table et qu’ils m’intriguent vu leurs succès ! J’ai donc été d’une faiblesse sans nom ( et je ne le regrette aucunement ), j’ai cédé pour ce livre sans même savoir de quoi il parlait parce que je n’avais jamais lu les chroniques le concernant. Faut dire qu’après 20/30 bonnes minutes à parler avec l’auteur, j’allais repartir avec quelque chose tout de même. Surtout que cet auteur a été d’une gentillesse exemplaire et qu’il a réussit à mettre la grande timide que je suis plutôt à l’aise.


Une bouche sans personne par Marchand

Un comptable se réfugie la journée dans ses chiffres et la nuit dans un bar où il retrouve depuis dix ans les mêmes amis. Le visage protégé par une écharpe, on ne sait rien de son passé. Pourtant, un soir, il est obligé de se dévoiler. L’homme commence à se raconter. Léger et aérien en apparence, ce récit devient le roman d’un homme qui se souvient et survit – vivante et poétique incarnation d’une nation qui survit aux traumatismes de l’Histoire


 

Je ne sais pas si cela vous est déjà arrivé de ne rien savoir d’un livre, mais d’être déjà à peu près (laissons planer le doute) sûr.e que vous allez l’aimer, l’adorer juste grâce à son titre, à sa couverture, à ce qu’il dégage, … C’est un sentiment magique qui personnellement m’est rarement arrivé, mais qui, il me semble, ne m’a encore jamais trompé. Dans le cas présent, parler avec l’auteur a probablement joué sur ce ressenti. De ce qu’il m’a montré c’est une personnalité toute douce dont je pressens la bonne personne, et ce qu’il laisse entrevoir de lui rien qu’avec ce livre me fait penser en ce sens.  Bref, ça a été une excellente lecture qui m’a accompagnée à un moment charnière, faisant qu’il va me marquer un peu plus longtemps.

Parler de ce livre est une aventure tant tout un mystère plane du début à la fin, ce qui amène toute sa poésie. Il m’est impossible de vous parler du plus important, de ce qui joue en partie sur son originalité et le rend essentiel puisqu’il traite de quelque chose de certes célèbre mais pourtant terriblement méconnu. Ca a été la grande surprise de ce livre, surtout qu’il prend racine d’une chose s’étant déroulée à une vingtaine de kilomètres de chez moi, où je me suis déjà rendue, donc tout a fait encore plus écho. Disons qu’il n’y a pas meilleur descriptif que.. oui, une bouche sans personne, c’est le sentiment que j’en avais eu en m’y rendant, ayant l’impression d’entendre des cris alors qu’il n’y avait pas âme qui vive. Ca a été une expérience étrange pour moi de lire quelque chose sur ça, cette proximité locale et mon empathie m’ont rendu ce livre bouleversant. De plus, ce fut le premier ouvrage que je lisais dessus ; je suis bien heureuse que cela soit tu puisque à la base c’est ce que j’ai tendance à éviter en littérature, mais je serais passée à côté d’une pépite. Pour ne pas vous spoiler, d’ailleurs, ne lisez pas les remerciements avant le roman. ( cc mes habitudes étranges )

Le regard des autres. Tous les autres. Les adultes et les enfants. Surtout les enfants. Les adultes étaient surpris. Je voyais à leurs yeux que quelque chose n’était pas normal, mais rapidement, ils baissaient la tête ou regardaient dans une autre direction, l’air dégagé de celui qui n’a rien remarqué. Les enfants, eux, ne savent pas détourner le regard. Face à l’anormalité, ils fixent, scrutent et interrogent. Ils en examinent chaque détail, chaque parcelle, hypnotisés. Et j’étais anormal. L’écharpe m’a permis de masquer cette différence. Elle soulève d’autres questions, mais il est plus facile de vivre avec des questions qu’avec une différence.
Aujourd’hui encore je me demande à quoi je ressemblerais si l’Histoire ne m’avait pas piétiné.

Cette pépite se doit à la grande liberté de l’écrivain qui m’a fait poindre un sourire immense. Une imagination débordante, de l’insolite comme je l’aime dérivant vers un absurde incroyable, une amitié ô combien sincère, un amour de l’écriture qui transparaît par les images utilisées, le jeu sur le langage, des tentatives de plume. C’est typiquement ce dont je raffole. Être dépaysée comme si je découvrais les mots pour la première fois. C’est dingue parce que c’est un langage terriblement accessible, mais il y a quelque chose qui fait que ça semble grand, que c’est si beau, que c’est un feu d’artifice.
Certain.e.s peuvent y trouver un point négatif, pour moi c’est le genre de « détails » on va dire dont je suis friande, qui font la richesse du récit : la trame est répétitive, on a le même cadre qui est ressassé avec quelques modulations au fur et à mesure qu’il revient. L’action est maigre, quasi inexistante, elle alterne entre boulot-boulangerie-café-dodo. Par exemple, chaque nouvelle description de l’immeuble du narrateur apporte un changement qui tend vers la révélation finale sans pour autant qu’on puisse comprendre cela, mais on sent que le quotidien bien rodé par la routine se fragmente par ces nouvelles apparitions, par ces choses délirantes qui voient le jour. Lors de la lecture ce semblent être des détails, ou tout simplement une contribution à cet univers a priori onirique mais au fur et à mesure on se rend compte que tout est intimement lié à cette cicatrice dont il est question dès la première phrase du roman. Cela est fait à tel point qu’à l’issue de la découverte de l’élément majeur, c’est-à-dire l’origine de cette dite cicatrice, on réalise que certains éléments précédemment vus sont peut-être intimement liés à cela, comme une résurgence du passé au sein même du présent à mesure que le narrateur se confie, ce qui nous amènerait presque à un format cyclique où il faudrait relire le roman dès sa fin pour saisir tous les éléments.

« Si ça plaît tel quel, tant mieux. Mais je ne veux rien y changer, même si la qualité du texte doit y gagner. Ce livre, comme je vous le disais, c’est une partie de moi… Et si j’y apporte des modifications extérieures… ça ne sera plus pareil. Et puis, c’est fini, c’est fini. A présent, je veux passer à autre chose. Je vais peut-être le jeter et écrire le suivant. »

Malgré un absurde totalement marqué, l’ensemble paraît si réel. Cela se doit par le cadre le plus banal du monde, c’est-à-dire le quotidien et nous apporte même certaines prises de conscience dessus. ( Je n’avais jamais réalisé oui, que les boulanger-ères ont le monopole du futur. Ca a chamboulé ma vision et j’ai beaucoup apprécié le retournement de situation, après tout pourquoi le client n’oserait pas répondre au futur et poser les questions ! Oui, en plus d’un univers qui est pile poil dans ce dont je raffole, l’auteur a un humour assez proche du miens, donc assez bancal disons haha. Faut pouvoir rire d’une concierge décédée quoi. ) Tout semble si réaliste que même ce monde qui prend peu à peu place, digne de celui des histoires du grand-père du narrateur, nous semble le plus naturel du monde, et sous la plume de l’auteur, on pourrait tout gober avec aisance…

Il avait sa propre cicatrice et il devait prendre soin de moi. Il n’avait pas le choix. Il n’avait pas d’écharpe mais appliquait les règles de sa propre réalité quand la sienne ne lui convenait pas. Il n’a rien inventé, il a juste un peu arrangé les choses pour que ce soit supportable.

Ce grand-père, parlons en rapidement ! C’est dingue le sentiment de bienveillance qui s’en dégage, et on sent tout l’amour que Gilles Marchand retranscrit à travers lui – puisque ce personnage est inspiré du sien. J’ai énormément aimé ce fabulateur qui devient peu à peu notre propre grand-père, avec tout ces récits qui nous sont retranscrits, ses gestes, sa vie, son inventivité… On a l’impression d’être le narrateur enfant et d’être brinquebalé.e dans les rues de Paris avec cet homme tendrement loufoque. Là aussi, ça m’a fait tout drôle : ce sentiment s’en est retrouvé décuplé pour moi puisque que quand j’ai pu échanger avec l’auteur, on en était venu à parler de sa grand-mère donc j’ai eu ce vague effet de « proximité » si j’ose dire, de vécu partagé, une certaine intimité. ( les mots sont forts mais je n’arrive pas à trouver les bons. ) Avant même d’être un livre qui a un sujet, c’est un roman sur le partage comme le fait l’écrivain en racontant une histoire. Tout ça, ça nous concerne tous avec nos marques, la manière dont on parvient à vivre avec, etc… et ce grand-père, le narrateur nous permet de nous le rendre un peu notre.

Partage aussi par ces moments au café, avec Lisa la patronne, Sam et Thomas les deux êtres aussi solitaires, aux histoires assez rocambolesques. Là aussi, on rejoint l’intimité du moment vécu entre ces personnages, comme si on y était pour de vrai, et on se surprend à avoir envie de vivre un peu la même aventure. Cette routine le soir, à se rendre à la même table, avec ces mêmes gens dont on ne réalise pas qu’ils sont des amis et même une famille jusqu’à ce qu’on mette le mot dessus, parce qu’après tout on vivait très bien sans celui-ci tant que le moment était vécu, à parler de tout, de rien, surtout des Beatles, à vivre avec cet amour au cœur de la poitrine mais ne pas chercher à lui donner naissance, … C’est simple, c’est beau, ça redonne goût aux petites choses de la vie, à l’acceptation d’autrui, à la valeur première de l’amitié, à l’absence de jugements, à un milieu tellement serein pour vivre. Un cocon qu’on devrait tous trouver.

Je ne sais pas ce que cela veut vraiment dire d’être amoureux. C’est un concept somme toute assez flou. […] Cela m’a même surpris quand je l’ai réalise : »Et en plus, elle est belle ». Il faut dire que je m’efforce de ne pas juger le monde à travers le prisme de l’apparence physique. Je ne me sens pas de légitimité pour affirmer de quelqu’un qu’il est laid. Juger le physique est un privilège de belles personnes.
[…] j’ai ressenti une réelle peur de tomber amoureux.  

Je terminerai brièvement sur « cet amour au coeur de la poitrine mais ne pas chercher à lui donner naissance »… Que ça fait du bien ! Notamment après avoir enchaîné plusieurs livres où l’amour semblait être une conformité, que dis-je, une obligation. Ici, on a presque un rapport platonicien, bon c’est peut-être poussé surtout qu’il y a des facteurs jouant là-dessus en plus d’une simple volonté. Ca a été la cerise sur le gâteau, le point final au merveilleux roman en un sens : le fait que le narrateur reconnaisse pleinement trouver Lisa belle, si belle, et l’apprécier, tellement l’apprécier jusqu’à réaliser que oui, sans doute, il s’agit là d’amour. Mais que cet amour n’est pas obligé d’être concluant, qu’il est aussi bien à ce stade de ressenti mais en aucun cas comme une finalité, comme un absolu. Si vous cherchez un roman d’amour où une relation s’établie, passez votre chemin, vous n’aurez pas de couple à la fin et c’est tant mieux ! On reste dans cette routine, cette amie et peut-être plus si affinité mais un plus qu’on ne sait pas, parce que ce n’est pas nécessaire, ce n’est pas essentiel. Et même, cela aurait perdu toute sa saveur si ces deux personnages étaient venus à vivre quelque chose ensemble. On peut donc faire un très bon roman sans romance, la preuve !

Sauf que la partition que je m’apprête à jouer n’est pas l’oeuvre d’un génie, ce n’est qu’un témoignage. Un simple témoignage sous forme de cicatrice et de souvenirs trop longtemps enfouis.

C’est un récit qui en soit, en son final, ou du moins par la première phrase du roman, a une portée tragique. Cependant, l’ensemble du roman ne l’est en aucun cas, il nous amène à rire et sourire à maintes reprises, à rêver, à faire du beau à partir du laid. Je pense que je vais suivre cet auteur de très près, voir si ce sentiment se confirme déjà avec son deuxième livre Un Funambule sur le sable, mais je crois être tombée en amour pour son univers. D’ailleurs, si comme moi vous souhaitez un peu suivre sa production, voilà pour vous faire craquer…

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Un Funambule sur le sable est sorti en format poche, aux éditions Points. Le travail pour la couverture est juste dingue, je suis amoureuse de ce visuel. Et puis à côté, aux éditions Forges de Vulcain, la sortie à paraître en octobre : Des mirages plein les poches, qui est un recueil de nouvelles. Pensez bien… ils feront sans (aucun) doute leur apparition sur le blog !

On remet à plus tard et on passe du plus tard au trop tard

Autrement dit, lisez le sans plus attendre.
( je prends toutes les responsabilités sur votre adoration à l’issue de la lecture !)

 

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3 réponses sur « « J’ai un poème et une cicatrice, voilà pour mon armoire à souvenirs. » »

  1. Ada

    HÉ BEN TU VOIS QUE TU T’OCCUPES DE TON BLOG, HEIN !

    Sinon, j’avais beaucoup aimé « Un funambule sur le sable » comme tu le sais. Cette chronique est plein d’amour pour cet auteur, c’est fou ! Ça donne très envie de le lire et même si je savais à titre personnel que j’allais le lire, ça rend tout plus beau, plus émouvant. Merci pour cette brillante chronique ! (j’ai honte de la mienne maintenant)

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  2. Plouf

    Hooo c’est tellement trop chouette quand on tombe sur des romans qui nous touchent à ce point !
    Chapeau d’ailleurs, parce je trouve que c’est toujours une galère d’en parler,et tu t’en tires admirablement bien !
    Je note le nom de ce monsieur, j’avoue, me voilà bien intriguée =)

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