Les Fils de George, de Manu Causse.

img_20170205_103830Petit bouquin de 160 pages que je vous propose aujourd’hui, j’ai eu la chance de le lire suite à un petit projet, ayant rejoins un jury pour délivrer un prix littéraire ( prix Izzo ) lors du salon du livre de ma ville. J’aurai 3 livres jeunesses à lire, et Les Fils de George est le tout premier. Je ne m’attendais donc à rien du tout, comme je n’avais jamais entendu ce titre, mais honnêtement, ce roman sait se démarquer des autres ! Vous êtes prêt.e.s ?


-Et ton copain, alors ? Il allait bien ?
Je commence à lui expliquer que Mardochée n’est pas vraiment un copain, juste un type de la classe ; je lui raconte ce qui s’est passé. Je n’aurais sans doute pas dû car, au bout de quelques minutes, elle me coupe la parole pour me demander :
– Il s’appelle vraiment Mardochée ? C’est bizarre, quand même.
– C’est son nom, quoi.
Elle me regarde d’un air soupçonneux :
– C’est pas un de ceux de la secte, quand même ?
Je ne réponds pas, ça ne servirait à rien.
Je n’aime pas lui mentir et elle ne va pas aimer la vérité.


Parfois, les neurones qui constituent mon encéphale ne se connectent pas entre eux, et ne tiltent donc pas que « Fils« , avec la majuscule, ainsi que l’évocation d’une « secte » dans le résumé amène à un roman ayant pour thème la religion. Un peu nouille hein ? Mais oui, je m’attendais à tout, sauf à ça. Il faut admettre que ce n’est pas un thème courant aux récits jeunesses/YA, et justement, ça, c’est le gros point positif de ce court roman. L’originalité liée au sujet, le parti pris de traiter de la religion, chose qui est toujours difficile à faire, étant un des gros sujets tabous de la société. La critique de la religion pourrait être « légère », et en soit elle l’est plus ou moins, mais ce n’est pas une simple critique de l’Eglise, mais surtout d’une croyance extrême amenant aux sectes.
Manu Causse nous présente deux personnages : Mardochée et Léo, et avec eux, deux mondes distincts. Celui de la Congrégation de George, et celui du monde ordinaire, notre quotidien. Les chapitres sont alternés, ce qui nous permet justement une confrontation entre ces univers opposés, de visualiser plus concrètement les différences et de ne pas seulement étouffer dans ce milieu fermé qu’est la secte. Si vous craignez l’aspect religieux ou que vous avez du mal à vous y intéresser, que sais-je, je vous conseille d’essayer. Ce livre est très facile à lire, l’écriture n’a d’ailleurs rien de spécifiquement marquant, mais cela permet de respirer entre les phrases. L’auteur ne vous assomme pas à coup de Bible si c’est ce que vous craigniez !

Le douleur est un moyen de se rapprocher de George et céder devant la souffrance et une tentative de David. 

Nos deux adolescents sont âges de 15/16 ans environ, et sont donc au lycée, dans la même classe. C’est d’ailleurs de cette manière qu’ils se connaissent, avec les tentatives de Léo pour inclure notre personnage reclus au sein de la classe, puisqu’il est vu comme l’alien, le marginal, le type bizarre avec sa foi exagérée grosso modo. Bon, on s’y attend gros comme une maison, mais le comportement des élèves ou encore de certains professeurs n’est pas hyper clément, et très clairement, à certains passages, j’ai eu l’impression d’être face à des collégiens, sentiment notamment développé par l’utilisation de l’écriture abrégée pour les textos envoyés. Et malheureusement, ce point là, dans un univers scolaire, on le retrouve pas mal de fois dans les bouquins jeunesses et c’est lassant. Après, oui, ça aurait sans doute fait bizarre que « le type de la secte » soit accepté et se sente trop à l’aise dans sa classe, mais les comportements ne sont pas matures.

Et il m’entraîne, la main dans mon dos. C’est drôle comme tout à l’air simple, quand je suis avec lui. 

La relation entre ces deux personnages est assez ambiguë. Disons que pour Léo, c’est très clair, il ne s’agit que d’une aide apportée, un ami en devenir, une âme charitable qui aide le démuni. Mais du côté de Mardochée, son rapport à Léo est assez spécial. Si on dépasse la méfiance, etc, il a un sentiment qu’il ne sait s’expliquer pour lui. Alors oui, ça peut très bien être l’amitié, après tout il ne connaît pas ce sentiment là. Mais on aurait dit un semblant de sentiments homosexuels, une attirance timide et incertaine pour l’autre, avec le fait qu’il pense à Léo sans savoir pourquoi, ou qu’il aurait souhaité être prit dans ses bras. Ce n’est qu’un ressenti mais si telle était la volonté de l’auteur, je ne vois pas trop ce que cela aurait dû apporté. S’il s’agit d’une piste, elle n’amène à rien, et si ce n’est qu’une évocation pour traiter d’autres thèmes dit tabous, alors c’est plutôt facile et je n’approuve pas vraiment la démarche. Je souhaite vraiment m’intéresser au domaine LGBTQ+ dans la littérature donc loin de moi l’idée d’être réfractaire à ce thème ; cependant il faut qu’il soit abouti et pas juste amené pour toucher d’autres sujets « complexes ».

Ce genre de roman ne laisse que deux directions possibles à l’intrigue : soit Mardochée décide de quitter sa secte, soit il y entraîne Léo. Comme mon but n’étant pas de vous spoiler, je vous laisse monter vos hypothèses, mais en tout cas qu’importe le chemin prit, dans les deux cas il s’agit là du seul suspens (du moins que j’ai ressenti), et l’avancée devient assez flagrante. Quelques légers doutes peuvent flâner mais en majorité, le récit est prévisible. Quant à la fin du roman, soyons clair : bâclée. Elle arrive bien trop vite, et d’une manière bien trop simple. Je ne dirais pas qu’il n’y a pas assez de doutes, au contraire je trouve qu’il y a ce qu’il faut de ce côté là, qu’ils sont bien dosés. Mais la tournure semble assez irréaliste. En un claquement de doigts, l’affaire est réglée. Cette fin n’est pas véritablement travaillée, elle aurait pu être bien meilleure si elle aurait été étendue un peu plus, plus approfondie. L’ensemble du roman est intéressant, mais cette fin a été purement décevante, j’ai eu l’impression de me débarrasser du roman en lisant les deux/trois derniers chapitres…

Mais je me dis que je suis juste un garçon normal, suspendu entre le ciel et la Terre, qui file vers l’avenir sans le connaître à l’avance, sans le craindre et sans chercher à le maîtriser. 

Il ne faut pas s’attendre à une histoire spectaculaire avec les Fils de George. Ne songez pas à ce que l’écriture vous transcende à chaque mot, à ce que les personnages soient parfaitement bien définis et développés. Le roman est court et surtout axé sur l’image de la religion à travers les sectes, les effets que cela a sur les membres, et le regard d’autrui sur ces derniers. Manu Causse propose un point de vue interne et externe à ce milieu religieux afin d’élargir l’avis construit, et amène sur la scène de la littérature jeunesse un thème trop peu exploité.

Avez-vous déjà lu des livres sur ce sujet ? Que pensez-vous de ce traitement dans la littérature ? 

Forêts, de Wajdi Mouawad.

img_20161231_131157Deuxième ouvrage découvert de Wajdi Mouawad ! Autant que pour le premier, je n’attendais rien, je laissais la découverte me donner son verdict après les maintes supplications de mon meilleur ami pour lire cet auteur. Comme vous avez pu le voir, j’avais été séduite. J’en attendais autant de ce titre, surtout que cette fois-ci, le résumé me donnait très envie, il me parlait énormément. Le soucis était en partie ça : les attentes. Mais d’autres éléments m’ont frustrée et malheureusement, ça n’a pas pris, et je me suis même ennuyée.

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En remontant le fil de ses origines, Loup ouvre une porte qui la conduira au fond d’un gouffre, car là se trouve la mémoire de son sang : une séquence douloureuse d’amours impossibles, qui va de Odette à Hélène, puis à Léonie, à Ludivine, à Sarah, à Luce et enfin à Aimée, sa mère…
A travers les destins entrecroisés de ces femmes liées par le sang, toutes entraînées par les grands bouleversements historiques du 20ème siècle, Forêts remonte aux sources des fêlures humaines, intimes, familiales, historiques.sans-titre-2

J’ai l’impression qu’au final, parmi ces deux lectures de Wajdi Mouawad faites durant la semaine à lire, il y en aurait forcément une des deux que je n’aurais pas aimée. A la fin de ma lecture de Forêts, je me suis dis « Peut-être que si je l’avais lue avant Incendies, j’aurai aimé.  » Peut-être. Mais peut-être que du coup, je n’aurais pas aimé Incendies. Malheureusement je n’aurais pas de réponse à ça, mais le soucis est là : durant cette lecture, j’ai eu l’impression de relire la précédente pièce, traitée d’une manière tout de même différente. Ce qui est assez drôle, c’est que dans la préface, l’auteur dit « je me battais contre la mauvaise impression de me répéter. » Et c’est pile poil ce que j’ai ressenti.

Cette troisième partie de la tétralogie « le Sang des promesses » m’a semblé trop éparpillée. Ce côté un peu fouilli, où le passé se superpose au présent, se confondant, m’avait plu dans la seconde partie. Mais dans celle-ci… nah. J’ai trouvé ça tellement éparse, avec tellement de personnages issus du passé que j’étais totalement perdue. Peut-être s’agit-il d’une volonté de l’auteur : que le lecteur soit aussi perdu que Loup, et toutes les précédentes femmes du passé. Mais ne plus comprendre qui était qui, le lien entre ces femmes ; essayer de me rappeler du passé et des liens m’a tout embrouillé et je m’y suis vite détachée. Tandis que dans Incendies, j’aimais beaucoup ces présences du passé dans des conversations du présent, et je visualisais très bien cette personne qui n’était —parce qu’elle ne pouvait pas — être écoutée, cela m’a laissée de marbre dans Forêts, n’a pas suscité mon imaginaire, et je me suis même demandée si l’action était au présent ou au passé, bref, un gros gloubi-boulga, un joli méli-mélo, appelez ça comme bon vous semble !

C’est quoi le remède contre le malheur ? 

Les thèmes me semblaient toujours identiques. La coupure de la colère, comme l’avait fait Jeanne dans le second opus, et que perpétue Loup dans celui-ci. La descendance, ou du moins la quête de l’arbre généalogique. Une quête d’identité, de vérité. Les promesses omniprésentes, comme auparavant. Avec la culpabilité de ne pas en avoir tenu une. Un passage dans un cimetière, avec à ce moment là, un appel passé pour les personnages masculins. La sexualité amenée de manière malsaine. Tout ces éléments là sont présents dans les deux pièces. De manière trop semblables selon moi. Des différences, comme la sexualité qui prend une place encore plus dérangeante je dirais, qui m’a semblé un peu plus marqué, peut-être parce qu’elle finit par être renvoyée à la bestialité.

On s’embrassera et encore on fera l’amour et, sans arrêt, on se prendra dans les bras l’un de l’autre pour étancher notre soif moi de toi, toi de moi.  

Pour me frustrer encore plus, je n’ai pas compris la présence de certains éléments qui n’avaient pas de raison d’être là, qui me paraissaient presque être des excuses pour les insérer dans la pièce. Pourquoi mettre en fond la Première Guerre Mondiale à travers les crises d’épilepsie d’Aimée ? Juste pour établir un lien avec les femmes du passé ? Alors pourquoi Loup n’y a pas de rapport ? Pourquoi la présence de cet être difforme dans la fosse de la forêt aux côtés d’Hélène ? Pourquoi n’est-il évoqué que deux, ou maximum trois fois, dans une pièce d’une centaine de pages ? Ces éléments inexpliqués auraient dû être mieux exploités. Quitte à faire un traitement aussi superflu, autant ne pas les insérer dans l’oeuvre.

L’écriture m’a à nouveau séduite mais malheureusement, je me suis laissée gagner par l’ennui et la lenteur que pouvait prendre certains passages. De ce fait, je ne l’ai pas autant appréciée que dans l’oeuvre précédente. J’ai été moins émue par les phrases poétiques, moins transportée, mais cela m’a tout de même permis de rester accrochée.

Les animaux ne regardent qu’avec leurs yeux, nous, les humains, nous regardons avec notre folie. 

J’en attendais sans doute trop après avoir été comblée, surtout que ce résumé m’annonçait une très belle aventure qui n’a pas résonné comme je l’aurais souhaitée. J’admets avoir un peu peur de lire le premier et dernier opus de cette tétralogie, Littoral et Ciels, puisque je crains une nouvelle redondance. Je ne pense cependant pas abandonner Wajdi Mouawad suite à cette déception, je parcourrai sa bibliographie avec des oeuvres externes à cette série.
Après réflexion et temps passé, je me dis qu’il me faudrait au contraire reprendre ce cycle, Le Sang des promesses, et cette fois lire ses quatre titres dans l’ordre. Ainsi je pourrai voir la récurrence des thèmes qui au premier abord m’a dérangée, pour analyser peut-être leur lien avec les différents éléments naturels. ( puisqu’on fait eau, feu, terre, air ) Et puis peut-êre que sur l’ensemble, la transmission des sujets traités est pertinente, plus qu’en lisant deux pièces où on a juste un sentiment de redite.

Et vous, avez vous réussi à trouver votre chemin dans ces forêts ? 

Bien à vous,
La Récolteuse. 

#8 – Throwback Thursday Livresque

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Qui dit jeudi, dit rendez-vous hebdo’ tout doux : celui de Bettie Rose Books qui consiste à sortir un bouquin de sa bibliothèque pour chaque thème, qui sont justement assez larges afin d’offrir plusieurs propositions de lectures en passant d’un blog à l’autre. Plutôt sympa pour faire gonfler votre wishlist découvrir de nouvelles idées bouquins non ?

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Il était une fois.. 

Avec un thème pareil, on pense directement aux contes. C’est bien pour ça que j’ai pensé à la saga de Chris Colfer, sauf que je vous l’ai déjà présenté dans un autre TBT. ( le tout premier d’ailleurs ! ) Le but n’étant pas de vous spammer avec un même bouquin ( méthode de persuasion malsaine nous sommes d’accord ), je me suis creusée les méninges à la recherche d’imaginaire, eeet.. Bam ! Je me suis rappelée cette lecture jeunesse que j’avais dévoré : Passeuse de rêves, de Lois Lowry.

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Petite est toute nouvelle, mais elle est très douée. Quand elle effleure de ses doigts translucides le bouton d’un pull, elle capte l’histoire de ce bouton : un pique-nique sur une colline, une nuit d’hiver au coin du feu, et même la fois où on lui a renversé dessus un peu de thé… Bientôt, Petite sera capable de combiner ces fragments d’histoires avec d’autres souvenirs collectés à partir d’une photo, d’une assiette ou d’un tapis afin d’en faire des rêves très doux pour les humains. Chaque nuit, elle s’entraîne à devenir passeuse de rêves dans la maison où vivent une vieille femme et son chien. Mais la formation s’accélère brutalement lorsque la vieille femme se voit confier par les services sociaux un jeune garçon. Il s’appelle John et il est très en colère. Une colère si profonde que les Saboteurs, maîtres des cauchemars, risquent de le repérer. Petite sera-t-elle suffisamment forte pour leur résister ?


J’étais tombée sur ce lire lors de la première édition du salon Faites des livres ( peu connu, puisque c’est un salon du livre de campagne: à part si vous habitez dans ce coin perdu du Limousin, ce festival vous est totalement inconnu. ) Le résumé m’intriguait fortement et réveillait la gamine habite sommeille en moi, et je me suis laissée tentée. Cette lecture, c’était des étoiles pleins les yeux, j’avais l’impression d’être redevenue enfant, j’imaginais tellement l’aventure de Petite, les souvenirs à travers les objets touchés, etc. Ce fut une lecture très visuelle, qui me donnait à mon tour envie de devenir Passeuse de rêves, et à la suite j’avais un certain goût à imaginer mes rêves construits par Petite sans que je m’en doute un seul instant. C’est le genre de bouquin qui vous veut du bien, et qui vous rend candide à souhait.

Êtes vous tentés par une bonne dose d’imaginaire ? 

Incendies, de Wajdi Mouawad.

img_20161229_123738Comme je n’ai pas réservé d’article dédié à cela, je profite de cette petite apparté pour vous souhaiter mes meilleurs voeux, en espérant que vous serez comblés, autant professionnellement, que personnellement, et bien évidemment en termes de lectures tout autant ! c:

Me voici donc pour la toute première chronique de 2017, et pour cela, j’ai répondu aux supplications de mon meilleur ami qui voulait que je lise cet auteur parce qu’il en est gaga. Alors zou, direction bibliothèque, on emprunte deux de ses pièces, et toujours en suivant ses conseils, je commence par celle-ci… Et quelle surprise !

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Lorsque le notaire Lebel lit aux jumeaux Jeanne et Simon le testament de leur mère Nawal, il réveille en eux l’incertaine histoire de leur naissance : qui fut leur père, et par quelle odysée ont-ils vu le jour loin du pays d’origine de leur mère ? En remettant à chacun une enveloppe, destinée l’une à ce père qu’ils croyaient mort et l’autre à leur frère dont ils ignoraient l’existence, il fait bouger les continents de leur douleur : dans le livre des heures de cette famille, des drames insoupçonnés les attendent, qui portent les couleurs de l’irréparable. Mais le prix à payer pour que s’apaise l’âme tourmentée de Nawal risque de dévorer les destins de Jeanne et Simon.

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Et là, sans tarder, je vous dis : foncez ! Ne serait-ce que pour l’écriture de Wajdi Mouawad, mais jetez vous dessus, c’est sublime ! Je dirais même mieux : l’écriture est di-vi-ne ! Mais alors, wow, cette claque dans la trogne. Je n’attendais rien de cette lecture, est tout m’est tombé dessus. Je n’imaginais pas ce type de plume, à la fois extrêmement grossier par moments, et d’une poésie intense à d’autre. J’ai été subjuguée par cette manière d’écrire, et je me suis pleinement laissée guider par les mots.

C’est un gouffre et c’est comme la liberté aux oiseaux sauvages. 

Incendies est une des oeuvres majeures de cet auteur. Seconde partie de sa tétralogie « Le Sang des promesses », la renommée de cette pièce se doit à sa réécriture du mythe d’OEdipe Roi. Pour être honnête, j’avais un peu zappé ce point en l’empruntant, je ne pense pas que je l’aurais emprunté si je l’avais eu en tête, tout simplement parce que OEdipe me passe par dessus la tête : plus d’un trimestre où le mythe m’est rabâché, merci mais je suis à saturation haha. Mais ça aurait été une erreur de passer à côté, surtout que le mythe est remanié avec brio. Le thème de l’aveuglement est omniprésent, ce mot lui-même est d’ailleurs répété à maintes reprises. Le point de vue est axé sur la mère — donc l’équivalent de Jocaste dans cette pièce, et non depuis OEdipe. Car oui, grande surprise : on ne suit pas la quête du personnage éponyme. Ici, la quête de vérité et d’identité est celle de Simon et Jeanne.
On peut donc se demander  » Oui, mais, le mythe est réduit à l’aveuglement ? Une des base est quand même le rapport fils/mère avec l’inceste. » Ceci surgit à la fin, de telle manière où durant ma lecture je me suis dis que l’auteur avait délaissé cet aspect là pour se concentrer sur les autres éléments. Mais non, non, juste que cela est vraiment revisité avec innovation. L’inceste est plus accentué car il est mêlé à l’horreur, au dégoût total, à une violence bien plus grande. Mais cet uppercut là rend la pièce d’un grand intérêt, et personnellement, j’y ai vu plus de profondeur que la tragédie de Sophocle.

Derrière ce silence, il y a des choses qui sont là mais qu’on n’entend pas.

La manière dont ce mythe est traité, en rapport avec la guerre dans les pays arabes est très actuelle : les liens à la guerre de Syrie par exemple, et le terrorisme  se font tout seuls, ils sont clairement identifiables. Cette actualité s’oppose avec le texte de Mouawad, puisque à un moment il écrit, « le texte  est toujours en avance ou très en retard. » Avec ce passage (et d’autres éléments que je n’ai pas relevés… ), il y a une certaine remise en question des mots, qui accompagne la quête de vérité.

Ce qui a clairement marqué ma lecture, c’est cette capacité à doser l’horreur avec ce passé qu’il narre; le magnifique avec son écriture, les relations humaines, le rapport au silence, … ; et l’humour, avec un personnage quelque peu déstabilisant : Hermile Lebel, notaire.
Ce personnage, c’est la petite dose fantasque qui casse la tragédie, et la pièce s’ouvre sur lui. L’humour est peut-être un peu bateau : comique de répétition, il ne se lasse pas de dire « c’est sûr, c’est sûr, c’est sûr », ou revisite à sa guise des expressions, du genre « il ne faut pas mettre la charrue avant les oeufs. » Il n’est pas seulement le rigolo de service, c’est aussi un personnage très humain qui tient à honorer les volontés de Nawal, et accompagne Jeanne et Simon dans leur quête.

Maintenant, faut pas se raconter de racontars.

Les deux personnages que nous suivons, soit les jumeaux Simon et Jeanne, représentent la colère et c’est à partir de ce sentiment qu’ils décident de s’en débarrasser afin d’opter pour la détermination. Celle qui les poussera à faire ces quêtes. Celle qui les poussera à apprendre, à connaître leur mère, et enfin l’aimer.

Vous l’aurez compris, cette pièce est à la fois brutale et merveilleuse, ce qui a fait d’elle à la fin de ma lecture un énorme coup de coeur. C’est une chronique très succincte que je vous propose mais je ne voulais aucunement vous dévoiler les petites merveilles de cette pièce, en garder tout le mystère pour que vous ayez le plaisir de tout découvrir à la lecture !

Avez-vous déjà lu une pièce de Wajdi Mouawad ? Que pensez-vous de ce dramaturge ? 

Bien à vous,
La Récolteuse. 

Les Pluies, tome 1, de Vincent Villeminot.

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Et me voici pour le tout dernier article de 2016 ! Je ne vous ai présenté que des lectures que j’ai aimées durant ces deux derniers mois de l’année, des coups de coeur et d’agréables lectures. Mais je ne vous avais pas encore présenté de déception. Si j’avais l’image de lectrice conquise par tout ce qu’elle lit, cet article vous montrera que nah, du tout. Et quand je n’aime pas, je le montre plutôt bien. Ce livre n’est pas mauvais, il ne me convient juste pas, comme chaque chronique il s’agit d’un avis subjectif qui ne doit pas définir le livre.
J’en profite pour vous annoncer le résultat de cette semaine à lire, qui est sur l’article où je vous présentais mes lectures prévues. ( Mais vous avez un lien direct, et oui, c’est la moindre des choses ! )
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Kosh sortit sous le déluge, courut le long de la rue nationale. Les rares voitures en stationnement avaient déjà de l’eau au ras de leurs caisses. le courant était fort. Quand il arriva au nord du village, il comprit que c’était foutu. Il n’y avait plus de pont, ici non plus. le tablier, le parapet apparaissaient encore parfois dans la boue écumante. Rien de plus. L’eau rugissait et roulait à hauteur du haut des digues. de l’autre côté, sur l’autre rive : plus de prairie, plus d’herbe – juste un fleuve immense large comme un bras de mer. On est coupés du monde… Il revint en courant vers la maison. Que faire ? L’eau pouvait-elle monter jusqu’aux étages ?
– On va à l’église. Suivez-moi !
– À l’église ? demanda Lou.
– Ouais, dans le clocher. C’est l’endroit le plus haut du village. Pressez-vous, l’eau arrive…

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Je dois admettre que je n’ai eu que faire du résumé – enfin, je l’ai lu, mais il ne m’a pas intrigué -, j’ai voulu me laisser tenter par le titre qui avait une résonance toute particulière pour l’amoureuse de la pluie que je suis, ainsi que pour la couverture, qui me faisait quelque peu penser aux brumes de l’imagination. L’objet livre est beau. Le titre est beau. L’intérieur ? Emm… Comment dire… L’inondation m’a plutôt emportée quoi… Je n’irais pas jusqu’à dire que je me suis noyée mais… Bref, j’arrête de jouer sur le thème : nah, je n’ai pas aimé.

La base même du récit est très intéressante : s’axer sur la nature que l’on ne trouve pas aussi présente dans pas mal de young adult, partir d’une vision environnementale change et n’emprisonne pas ce genre dans les mêmes histoires. La montée des eaux suite à une pluie incessante est une bonne idée qui rapproche et sensibilise à la fois le lecteur puisque cela est plausible et même déjà arrivé. En somme : le sujet de la catastrophe naturelle était vraiment un bon point pour amorcer un récit original. Maaaaiiis… J’ai trouvé que le réalisme qui semblait être à l’appel s’est vite fait la malle, me laissant fasse à une aventure incohérente et au final, trop peu crédible.

Elle avait ri, un éclat de clochettes, de cristal et d’argent. 

La construction du roman se fait en 5 parties, avec une succession de chapitres relativement courts. Ces derniers, par leur taille, rajoutent à la panique que veut mettre en place l’intrigue, et cela accentue la rapidité des événements. Peut-être un peu trop d’ailleurs. J’ai presque eu l’impression que toute l’histoire ne se faisait que sur une seule  et même journée alors que ce n’est pas la cas, mais tout se succède à une vitesse folle, de la même manière, avec la même facilité… Bref. Sur les 5 parties, les deux premières étaient mes préférées. Bien que tendant un peu à la niaiserie, j’ai trouvé qu’il s’agissait des plus humaines avec des moments d’échanges, des réactions réelles, des êtres humains qui partagent. Cependant, les autres parties se dégradent, cette humanité se perd à mes yeux, et dès que le soleil revient, je ne trouve plus le réalisme, et de là démarre la désagréable incohérence trop ressentie dans ce bouquin.

Dès les pages 30, l’action démarre en force avec une inquiétude très forte : la montée des eaux se fait, tous les habitants partent sauf Kosh, son frère Malcom, Lou, Noah, ainsi que la petite soeur de ces deniers.  Les personnages essaient de se protéger en attendant le retour des parents de Kosh et de son frère. Je me répète une nouvelle fois en disant que cela est très vrai du fait nous pouvons vivre la même chose sans même s’en douter. La mise en place de l’histoire n’est donc pas longue, on ne tarde pas à tourner autour du sujet avant de rentrer dans l’action et c’est un bon point.
Les personnages là sont vraiment sans plus, et ne me semblent pas véritablement aboutis. Alors oui, je sais, il s’agit d’une saga et les protagonistes vont donc se construire au fur et à mesure de  l’histoire et de sa tournure. En attendant, Lou a majoritairement prit le rôle de maman en s’occupant de sa soeur, Kosh s’est attribué le rôle de Chef sans prendre l’avis des autres, la grosse tête en résumé, il faut gentiment lui obéir. Noah et Malcom sont les plus intéressants et construisent une relation alors qu’ils se détestaient ; certes, c’est bateau, forcément que ça allait terminer ainsi et c’est un peu dommage. J’aurais apprécié qu’ils restent dans cet agacement réciproque, tout en faisant un effort pour apprendre à se connaître mais que rien n’y fasse ou alors plus lentement,  car après tout c’est également des choses qui arrivent. Ca aurait un peu cassé les choses récurrent du YA. Cependant le cheminement de leur relation est logique, il ne se fait pas du jour au lendemain et c’est fortement agréable.
Un autre personnage, qui devient principal, est présenté plus tard au cours de l’aventure ; celui de Chiloé. et je l’ai trouvée tout simplement insupportable. Pour vous résumer ce personnage en une phrase : une dizaine d’années et ne songe qu’à faire l’amour avec Kosh, le beau gosse au charisme juste incroyable puisque c’est le chef.  Elle est donc tout simplement dérangeante, et merci à nouveau d’inclure la sexualité de plus en plus tôt chez les ados, à croire que l’adolescent ne va être défini qu’ainsi à l’avenir : une bête qui ne pense qu’à coucher avec autrui ! Génial n’est-ce pas ? Je vous vends très bien ce roman, je sais..

Dans ce sourire, Kosh puisa un peur d’espoir, de joie, pour les minutes et les heures qui allaient suivre. 

Puisque je vous ai parlé des personnages, il faut rapidement évoquer la relation Lou et Kosh qui au début, m’a semblé douce et agréable, un peu timide, mais du coup gardant la beauté des premiers jours. De jolies phrases sont parsemées dans le roman par rapport à leur relation, mais cela tourne assez rapidement à la niaiserie, et trop intense. Plus qu’un récit d’action, cela prend davantage la tournure récit d’amour, la narration de leur romance.

Je ne vais pas m’étendre énormément pour l’incohérence totale. L’histoire évolue, mais j’ai trouvé qu’elle le faisait mal. La base n’est au final qu’une excuse pour lancer l’histoire qui me semble « oubliée » au fil des pages. Le manque de crédibilité se fait peut-être par l’âge des personnages : âgés de 14/15 ans, ou un peu plus largement dans la tranche 10/15 ans, ils deviennent beaucoup trop débrouillards et tout ce que nous appelons « difficultés », ils y trouvent une solution avec une facilité déconcertante, ils sont trop confiants ( parce que parfois, c’est bien de douter un peu parce que ça permet des approches différentes, et c’est aussi bien d’avoir confiance, mais pas trop non plus. ) et affrontent bien trop de réussites. Parce que quand même, ils s’en sortent mieux que les adultes on dirait. Et je ne déconne pas, rien qu’avec les parents de Kosh et Malcolm, ou encore avec les habitants de leur ville alors que nos chers protagonistes sont les derniers à être partis, mais ils s’en sortent indemnes. On dirait presque un petit groupe qui s’est entraîné pour Koh Lanta secrètement et qui sont rodés face à une telle situation. Les 20 dernières pages marquent encore plus le manque de crédibilité : sans vous spoiler, Kosh, Noah et Chiloé sont obligés d’accomplir des actes regrettables, qui heurteraient la sensibilité de chacun, qui auraient un énorme impact, mais eux ne sont pas plus choqués que ça de faire de telles choses. Et je ne trouve pas ça très rassurant quand on sait ce qu’ils font. Spoiler pour ceux qui veulent : parce qu’après tout, ils commettent tout de même un meurtre. Et oui, un flingue entre les mamines, ils sont « obligés » de tuer quelqu’un ( ou plusieurs, je ne sais plus. ) Mais eeeh, rien de choquant, après tout, les morts, on commence à avoir l’habitude ! ( notez le sarcasme à fond. ) 

Je ne pensais pas être autant vindicative sur ce roman, mais j’ai laissé les mots couler et voilà le rendu… Au final, mon avis semble clair quant à la suite : pas pour moi. Cependant, sait-on jamais, si l’envie me prend… (update en août 2018 : non, l’envie ne m’a toujours pas prise, je ne découvrirai pas la suite de Pluies. )

Qu’en avez-vous pensé ? Avez-vous un avis plus positif que le mien ? 

Bien à vous,
La Récolteuse. 

 

#3 – Throwback Thursday livresque

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Et me voilà pour le rdv hebdomadaire instauré par BettieRose Books : chaque jeudi, je choisis un bouquin qui correspond le plus au thème du jour selon moi. Moins restrictif que le Top Ten Tuesday, les thèmes sont plutôt larges et très agréables, de quoi vous faire découvrir peut-être de nouveaux livres ?

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Noël

Le thème étant plutôt large, et comme je n’ai ( ou alors ne me souviens pas ) jamais lu de livre ayant pour thème Noël, j’ai décidé de faire en fonction des conditions météorologiques que l’on associe à cette période : le grand froid, la neige. Brr, sortez écharpe et gros manteau, ou bien plaid et tasse de thé devant un bon feu de cheminé, on embarque pour un Combat d’hiver

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Au coeur d’un pays imaginaire, des jeunes gens, tous orphelins, sont détenus dans un internat qui ressemble à une prison. Cet hiver-là, une lettre mystérieuse leur révèle qu’ils sont les enfants d’une génération d’hommes et de femmes éliminés, une quinzaine d’années plus tôt, par la faction totalitaire qui a pris le pouvoir. Quatre d’entre eux choisissent de s’évader pour reprendre le combat perdu jadis par leurs parents. Mais il leur faut déjà échapper aux terribles ‘hommes-chiens’ lancés à leur poursuite dans les montagnes glaciales.


Ca fait un petit moment que j’ai lu ce roman, j’ai d’ailleurs un peu du mal à me rappeler qui est qui, pour vous dire. Cependant, le Combat d’hiver est un de mes romans préférés, et pour l’instant mon chouchou de Jean-Claude Mourlevat bien que je n’ai pas lu toute son oeuvre. Vous le partagez me donne moi même envie de retourner à la bibliothèque pour l’emprunter, afin de retrouver la chaleur des gîtes des Consoleuses, ainsi que le réconfort de leurs bras, reprendre goûts aux amours naissants dont prend par le récit, et suivre nos quatre protagonistes dans leur course effrénée, leur fuite du pensionnat, … Et me laisser à nouveau charmer par les personnages que j’aime tant chez Mourlevat : des caractères très humains et différents. J’avoue, j’ai bien envie de retrouver ce cher Milos qui a su me toucher et donc je garde un souvenir lors de cette lecture. Je ne saurais que vous le conseiller pour cette période de froid qui ajoutera à l’immersion dans le roman.

Et vous, Noël en livres, ça donne quoi ? 

Mr Gwyn, d’Alessandro Baricco.

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J’ai pas mal flâné sur le blog de U Lost Control, fascinée par ses chroniques merveilleuses et si bien écrites. C’est grâce à elle que j’ai découvert Alessandro Baricco, auteur italien, avec Mr Gwyn qui a été une totale révélation et qui me faisait énormément envie pour découvrir cet auteur. Prêts à découvrir Jasper Gwyn, écrivain surprenant ?

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Romancier britannique dans la fleur de l’âge, Jasper Gwyn a à son actif trois romans qui lui ont valu un honnête succès public et critique. Pourtant, il publie dans The Guardian un article dans lequel il dresse la liste des cinquante-deux choses qu’il ne fera plus, la dernière étant: écrire un roman.
Son agent, Tom Bruce Shepperd, prend cette déclaration pour une provocation, mais, lorsqu’il appelle l’écrivain, il comprend que ça n’en est pas une : Gwyn est tout à fait déterminé.
Simplement, il ne sait pas ce qu’il va faire ensuite. Au terme d’une année sabbatique, il a trouvé: il veut réaliser des portraits, à la façon d’un peintre, mais des portraits écrits qui ne soient pas de banales descriptions.
Dans ce but, il cherche un atelier, soigne la lumière, l’ambiance sonore et le décor, puis il se met en quête de modèles. C’est le début d’une expérience hors norme qui mettra l’écrivain repenti à rude épreuve.

Qu’est-ce qu’un artiste? s’interroge Alessandro Baricco, dans ce roman intrigant, brillant et formidablement élégant. Pour répondre à cette question, il nous invite à suivre le parcours de son Mr Gwyn, mi-jeu sophistiqué mi-aventure cocasse. Et, s’il nous livre la clé du mystère Gwyn, l’issue sera naturellement inattendue. sans-titre-2

Un jour, je me suis aperçu que plus rien ne m’importait, et que tout me blessait mortellement. 

Vous vous retrouvez dans ce roman où vous faites la rencontre de Jasper Gwyn, auteur britannique à succès, qui décide de rédiger un article pour The Guardian. Envieux de renouveau, de se mettre au pied du mur et d’être confronté à de nouvelles situations, il rédige la liste des 52 choses qu’il ne veut plus faire, dont la dernière est : écrire un roman. Là, vous riez doucement. Vous vous êtes lancés dans cette lecture, pensant suivre un auteur, et au final, il ne veut plus écrire ? A quoi va mener ce roman alors ?
A toute une réalité, et surtout, une nécessité. Celle de l’écriture, et du processus de création.
Vous vous retrouvez éventuellement là-dedans. Si vous avez déjà goûté à l’écriture, il y a des jours où vous avez l’envie irrépressible d’y retourner. En tout cas, cette lecture est de celle qui vous donne envie de prendre une feuille et un stylo pour rédiger le flux de vos pensées, et donner vie à des univers secrets.

Parlons donc écriture, pour le moment, celle d’Alessandro Baricco. Il faut que je vous avoue un secret… Au début, je n’aimais pas, et je trouvais quelque chose d’insultant dans sa manière d’écrire. Je vous explique. Le point de vue est omniscient, mais forcément, s’axe sur les pensées de Mr Gwyn. Omniscient, le narrateur sait tout, bref, je ne vous refait pas vos cours de français, mais cela explique pourquoi nous savons la vision qu’à ce personnage sur un autre. Notre protagoniste fait la connaissance de Rebecca, assistante d’édition, une femme plutôt ronde. Et là, on découvre les pensées de Jasper Gwyn, comme quoi la manière élégante dont Rebecca s’habille « limitait les dégâts », ou encore des choses comme « à cause de corpulence », « la manière qu’ont les gros de se mouvoir. » Et là, c’était juste : non ! Dégradant et dérangeant, je me suis dis que ce personnage était une ordure fermée d’esprit, un mec hautain comme pas deux, et je n’appréciais absolument pas sa manière de penser. Mais au final, croyez-moi, j’adore le personnage de Mr Gwyn. Certes, ces mots sont désormais teintés d’une connotation péjorative parce que dans notre société, « gros » n’est jamais utilisé de manière neutre, mais de façon insultante. Or, en apprenant à découvrir le personnage, j’ai su n’y voir d’une description, une constatation. Non, elle n’est pas grosse de manière insultante, elle est grosse tout simplement parce qu’elle a des formes. L’auteur nous confronte a une réalité, il ne cherche pas d’euphémisme, il rend les mots neutres, pose les choses telles qu’elles sont. De plus, sachez qu’il ne s’agit là que d’un avis temporaire, Jasper Gwyn étoffe sa pensée, et trouve justement que ces rondeurs font la beauté de Rebecca. Au final, l’écriture de cet auteur italien se fait très minutieuse, comme on l’imagine chez son personnage, et parvient à créer tout un fond magique à son oeuvre.

Jasper Gwyn m’a enseigné que nous ne sommes pas des personnages mais des histoires.

Ce personnage principal est une petite pépite, contrairement à l’image que j’en ai eu au début. C’est un être très intriguant qu’au final, on ne connaîtra jamais complètement. Il entretient un certain mystère autour de lui qui n’est franchement pas désagréable et rajoute à la poésie et à la magie de ce roman. Il m’a fortement touché, en partie parce que je me suis retrouvée en lui pour son goût à la solitude, mais surtout, son goût à disparaître par moment, qui me semble d’une grande justesse. Il disparaît et revient sans crier gare, il mène sa vie comme bon lui semble. J’aime son audace, et cette sorte de dégoût pour les situations fixées, constantes, cette volonté de nouveau, de surprise. Le fait qu’il mette tout en l’air, qu’il se confronte à lui-même est dans un sens séduisant. Au final, c’est un moyen de partir à sa propre recherche, et de réaliser un rêve plein d’humanité.

L’idée qu’il était en train de dilapider toutes ses économies au hasard d’un métier dont il ne savait même pas s’il existait plaisait à Jasper Gwyn. Il voulait d’une certaine manière se retrouver au pied du mur parce qu’il sentait que c’était le seul moyen d’avoir une chance de trouver, en lui-même, ce qu’il cherchait.

Les autres personnages, surtout Rebecca et Tom sont tout aussi agréables, de merveilleuses relations se tissent au cours de ce livre. Ces relations caractérisent un des mots majeurs qui selon moi, définissent ce roman : humanité.

Car oui, tout est très humain. L’écriture des portraits est d’une beauté, d’une délicatesse et d’une poésie intense. Il y a une merveilleuse éloge au processus de création, moment qui peut être solitaire, mais qui ici se fait grâce à autrui, le tout avec un regard bienveillant de l’homme sur les autres. Peut-être que la création des portraits peut sembler rébarbative car après tout, cella se fait sur une vingtaine de jours, avec une simple observation de la personne dans l’espace qu’a créé Jasper Gwyn, sans aucune parole, juste une bande son en fond. Et pourtant, croyez-moi qu’il y a nombreux échanges, juste par le regard, et juste par la participation à ce projet a priori totalement fou.

 Je ne sais que trop vous dire de plus, outre de vous lancer dans cette lecture. Ce livre est dorénavant l’un de mes préférés, une merveille inattendue, un petit trésor caché. L’atelier s’imagine très bien, et chaque portrait est une de ses lumières, dont Jasper Gwyn, rêvées, réalisées par ce vieil homme qui met un univers entier dans ses ampoules : des étoiles accessibles afin d’émerveiller un chacun.

Bien à vous,
La Récolteuse.